Dire d'où l'on parle

Au risque d'un décalage avec l'actualité brûlante, je livre ici une réflexion en marge d'un travail d'écriture sur l'itinéraire d'un homme déporté en Allemagne en 1943 pour avoir résisté. Or, être « déporté résistant », c’était être en mesure de préciser d’où, au nom de quoi, voire au nom de qui, on parlait.

Je ne crois pas trop m’avancer en affirmant que, pour mon père, avoir un statut de déporté résistant, c’était être en mesure de préciser d’où, au nom de quoi, voire au nom de qui, il parlait.

À peine rentré, puisqu’il a eu cette chance, il s’intéresse à ce qui se passe dans son pays et dans le monde ; il a mis tant d’espoir dans son retour. Dans son Journal de l’année 1946, il ne manque jamais de prendre des notes sur le cours des événements : le référendum du 5 mai et les conséquences du « non », les divergences entre les quatre grandes puissances sur autant de points différents que « la Rhur et le bassin rhénan, les détroits, la question italienne et Trieste ou les colonies du Levant »… Attire aussi particulièrement son attention tout ce qui à ses yeux rend justice à la mémoire des victimes du nazisme, comme cette tirade de Raoul, le maquisard du roman de Gaston Massat sur la résistance ariégeoise, Capitaine Superbe : « Il faudra toujours penser à ceux qui ont donné leur sang pour nous. Il ne faut pas que ce qu’ils ont fait soit perdu. » Et mon père de citer à la suite « le colonel Fabien, mort à l’âge de vingt-six ans pour la libération de Paris. Ce qui demeure d’ineffablement pur dans le souvenir de tels hommes ». En octobre de la même année, le procès de Nuremberg se termine. Il observe : « Après d’interminables mois d’une procédure laborieuse, les von Papen, Schacht, von Neurath bénéficient d’un verdict d’acquittement. » C’est, ajoute-t-il, « une insulte à la mémoire des millions de victimes de l’hydre nazie ».

Dans le texte préparatoire d’une conférence qu’il donnera, vingt-cinq ans plus tard, sur « l’univers concentrationnaire », il note ceci : « Si nous sommes encore quelques-uns, c’est que nous avons résisté. Pas seulement à la faim, à la torture physique ou morale, mais encore à la tentation de mourir — pour pouvoir témoigner » (mes italiques). Et, ajoute-t-il en employant pour la deuxième fois le « nous » dans un texte de plusieurs pages où, par ailleurs, pas une seule fois il ne dit « je » : « C’est pourquoi nous sommes des témoins gênants lorsque quelque part dans le monde un régime d’oppression emprisonne, torture et fusille – lorsque le racisme est érigé en institution comme dans les États américains du Sud, comme en Afrique du Sud » (toujours mes italiques).

Être un déporté de la résistance, c’était aussi être un témoin gênant.

Jamais je n’avais réalisé combien l’image du « témoin gênant » avait marqué ma conscience jusqu’au soir où nous fîmes une rencontre de hasard, au théâtre, avec un historien de notre connaissance. Nous nous mîmes à bavarder de choses et d’autres en attendant le lever de rideau (ou plutôt l’éclairage du plateau…). Mais, pour un historien de sa renommée, parler de la sorte était autant avoir un échange convivial avant le commencement de la pièce que montrer que nous étions tout de même des intellectuels. Proposant à la discussion cet appel impératif à la « mémoire » dont nous sommes abreuvés et la perte corrélative de toute référence historique, voire de toute notion du passé, il en vint à évoquer l’entrée de la Shoah dans le discours contemporain comme déjà Lasch le dénonçait dans son « moi assiégé » (The Minimal Self, 1984) en en inférant l’invasion de la notion de lutte pour la survie dans l’existence de chacun.

Je le suivais, intéressée, en dépit de l’incongruité du propos compte tenu des quelques minutes limitant cet échange. Mais je ne me serais jamais attendue à ma propre réaction à ce qu’il allait dire ensuite : « Ceux qui sont rentrés des camps ont parlé » puis, hésitant… « mais ils ont compris qu’ils devaient arrêter de parler pour passer à autre chose, pour vivre » hésitant toujours… « ils n’étaient pas compris… » Je restai un instant interdite, travaillée à la fois par la perception de l’ignorance qui, brutalement, envahissait son propos : il m’apparut tellement manifeste que jamais il n’avait dû ressentir dans sa chair l’effet des mots « déporté » et « déportation » sur autrui ; et par une question : le récit des survivants était-il vraiment « incompris » ? Rien n’est moins sûr. Il dérangeait ! essayai-je de lui faire entendre avec force tandis que s’éteignait la lumière et commençait le spectacle.

En quoi le récit du témoin dérange-t-il ? faudrait-il peut-être se demander aujourd’hui. Sans doute nous renvoie-t-il notre propre image en tant que témoin, non pas du passé, bien entendu, mais de ce à quoi nous assistons indifférents ou impuissants chaque jour de notre vie et qui néanmoins nous reste insupportable. Dans De la sainteté à la santé, Pierre Prades, inspiré lui aussi de Lasch, avance que notre époque aurait quitté la morale et ses névroses de culpabilité pour céder au principe d’« autonomie » en compétition avec ses semblables et ses névroses d’anxiété. Le sentiment qui constitue le principal levier psychologique dans le caractère extro-déterminé — rappelle-t-il en substance p. 41 en citant David Riesmann, autre sociologue américain d’après-guerre — ce n’est plus la honte ni la culpabilité, mais l’anxiété diffuse, celle de ne pas être au diapason de ses contemporains. L’anxiété dont peut-être nous souffrons de manière chronique peine malgré tout selon moi à dissimuler un vieux fond de culpabilité.

C’est pourquoi l’idée d’un « devoir » en rapport avec la mémoire est à bannir non seulement comme absurdité (la mémoire n’est pas une chose que l’on puisse diriger, et tout juste transmettre) mais parce qu’elle constitue un slogan commode nous permettant d’échapper à nos véritables responsabilités en tant que citoyens du monde. Impuissants à rendre le monde meilleur comme ils l’avaient eux-mêmes imaginé (eux : les déportés résistants), et observant avec horreur le retour (à peine) rampant de nouvelles formes d’autorité fascisantes, il nous serait tellement plus confortable de pouvoir nous réfugier derrière le sentiment du devoir accompli sans subir l’humiliation de reconnaître que le peu que nous tentons de faire n’a pas la couleur de la plus petite utilité politique ou sociale. Entre marteler son devoir et ne rien faire, on pourra me renvoyer qu’accomplir son devoir, au moins…

Or, précisément, le devoir dont Jean Cassou (La Mémoire courte) rappelle que des gens que nous reconnaissons aujourd’hui pour avoir résisté invoquaient pour expliquer leur décision ou leur choix n’est pas de même nature. Comme la mémoire, il ne se décrète pas. Du moins pas en brandissant un drapeau du souvenir ou en l’institutionnalisant comme devoir. Il s’exprime, à un moment précis, et dans une situation donnée, parfois au nom de valeurs héritées, mais plus souvent comme le prolongement naturel d’une conviction profonde, intime. Il est ce « fait moral, absolu, suspendu, pur. Et sur quoi par conséquent il n’y a pas à revenir », mots sur lequel Cassou conclut : « Nous avons été des révoltés moraux, des rebelles, nous avons refusé la loi. »

Quel est notre refus, à nous ? pourrait-on encore se demander. Voilà au fond ce qui dérange.

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