Terminal P, lieu d'expérimentation de la paranoïa sécuritaire

En immergeant le visiteur de La Panacée, Centre d’art contemporain montpelliérain dans l’univers d’un aéroport, l’exposition Terminal P renvoie un miroir saisissant de certains aspects de notre quotidienneté imprégnés par l’utilisation de technologies contemporaines. Les travaux artistiques sont organisés pour mimer le parcours d’un voyageur en partance.

En immergeant le visiteur de La Panacée, Centre d’art contemporain montpelliérain dans l’univers d’un aéroport, l’exposition Terminal P renvoie un miroir saisissant de certains aspects de notre quotidienneté imprégnés par l’utilisation de technologies contemporaines. Les travaux artistiques dont plusieurs commandés pour l’occasion par Franck Bauchard, commissaire de l’exposition, sont organisés pour mimer le parcours d’un voyageur en partance.

Dans l’introduction de son ouvrage Non-Lieux paru en 1992, l’anthropologue Marc Augé décrit l’itinéraire et les actions de Pierre Dupont quittant Paris en voiture pour se rendre à Roissy. Son parcours est ponctué d’échanges avec des automates : distributeur de billets, péage autoroutier, accès parking. Les bagages enregistrés, suit un moment de délassement et de shopping précédant l’embarquement. Le voyageur est un consommateur. Civilisation des loisirs, neutralisation des distances, le monde est à disposition de touristes en quête d’authenticité, d’universitaires-colloqueurs façon David Lodge -Un tout petit monde-, d’individus en déplacement professionnel. Vingt-cinq années plus tard, les premières pages de l’ouvrage paraissent mièvres. Si l’aéroport reste un lieu clos de consommation, la liberté de circulation est drastiquement encadrée. Celle des réfugiés ou des migrants est officiellement entravée tandis que la peur d’actions terroristes impose sa suprématie sur le fonctionnement et la logistique. L’aéroport reste un monde à part aux multiples facettes où se croisent des publics hétérogènes, où s’exercent des métiers nombreux et divers, où les pratiques -légales et illégales- sont scrutées de manière obsessionnelle. Les artistes réunis dans l’exposition de La Panacée utilisent en les détournant –souvent pour les railler- objets, outils et pratiques de l’aéroport. « Travaillant sur les technologies contemporaines, je trouvais intéressant de les interfacer avec un lieu. L’aéroport s’est rapidement imposé. On y observe de manière condensée différents thèmes liés à la contemporanéité (terrorisme, contrebande, surveillance, solitude, etc) et comment les technologies, notamment numériques, transforment les espaces», Franck Bauchard.

• Contraintes de l’envol

Les bandes bleues en tissu plastifié reliées par des potelets de la même couleur sont des objets familiers d’ordonnancement de files d’attente. En y imprimant les paroles d’une chanson de marins anglais du XIXe siècle, A Life on the Ocean Wave Matthias Gommel, invite à pénétrer « à l’intérieur d’un labyrinthe comme dans ce non-lieu qu’est la vague de l’océan, qui nous éloigne de nos repères et suspend l’arrivée… Un transit balisé par le mystère de la poésie et l’incertitude de la destination ». Dispositif léger, facilement renversable, amovible, il attribue une fonction temporaire à des lieux accueillant des foules. Les cheminements ainsi créés étirent jusqu’à l’absurde la distance à parcourir. Pourtant chacun s’y soumet pour gagner le droit d’accéder à l’étape suivante (embarquement, visite d’exposition, délivrance d’une carte de séjour, etc). A La Panacée, les visiteurs le contournent, préférant suivre une ligne droite et se diriger par exemple vers le Physiognomic scrutinizer de Marnix De Nijs.  Cette installation apparaît comme un quelconque portique de sécurité d'aéroport. Les visiteurs qui se risquent à le franchir –et ils sont nombreux- sont photographiés. Tandis que leur portrait est projeté, les caractéristiques et les traits de leur visage sont analysés par un logiciel vidéo et comparés aux 150 personnalités contenues dans la base de données de la machine. Quasi instantanément vous savez ressembler plus ou moins à un meurtrier sanguinaire du XVIIIe siècle, à un mannequin à scandale, à un chanteur addict aux drogues, à Raspoutine, Nabokov ou encore Van Gogh. L’image est complétée de quelques mots qui amoindrissent souvent la satisfaction narcissique de ceux qui ont fait « bonne pioche ». Les génies sont surtout décrits à partir de leur part d’ombre. En montrant ce type de travail, Franck Bauchard se demande « dans quelles relations se met le corps du visiteur par rapport à l’œuvre. Entre un panneau d’affichage, le portail de sécurité, le serre-file, les rapports sensoriels diffèrent ».

Interdits d’envol

La vidéo d’Adrian Paci est un plan serré montrant un groupe d’hommes aux visages tendus gravissant les marches d’une passerelle pour rentrer dans un avion. A la fin de la projection, la caméra s’éloigne. Les individus apparaissent statiques. La passerelle est un objet isolé sur un tarmac.

Adrian Paci, Centro di permanenza temporanea, 2007 © Crédit Adrian Paci Courtesy de l’artiste et Kaufmann Repetto, Milan/New York Adrian Paci, Centro di permanenza temporanea, 2007 © Crédit Adrian Paci Courtesy de l’artiste et Kaufmann Repetto, Milan/New York

Zeno Franchini et Francesca Gattello s’intéressent aux modifications environnementales suscitées par la construction de lourdes infrastructures. En résidence à Montpellier, ils ont réalisé un film décrivant l’écosystème de l’aéroport. Aux images de la faune et de la flore saisies in situ dans cet environnement hostile s’intercalent des plans de coupes sur les réactions de l’espèce humaine lorsque des constructions, de type grillagé par exemple, entravent leur droit à se déplacer.

Peurs contemporaines

Artistes, performeurs, chercheurs, Gwenola Wagon et Stéphane Degoutin occupent une salle entière de Terminal P. Ils y présentent l’état des lieux de leur travail Musée du terrorisme - Psychanalyse de l’aéroport international. L’aéroport est considéré comme un musée qui « pose la question du terrorisme au sein même du lieu qui cherche à l’annuler. Les quinze salles du musée sont les espaces de l’aéroport : le check-in, les boutiques duty free, les toilettes, le portail d’embarquement…. auxquelles sont associées les thématiques du musée : pulsion de mort, palpation, massage, etc. » Cette œuvre est en évolution notamment par la diversification de sa présentation et est considérée par ses auteurs, comme un « projet versatile ». Elle compte quatre modules : une conférence donnée dans le cadre de la biennale bordelaise Evento en 2009 ; une application pour smartphone pour accompagner le visiteur lors de sa déambulation ; une performance réalisée en 2013 durant laquelle un acteur guide des groupes de visiteurs dans le Terminal 1 de Roissy et l’ouvrage publié à l’occasion de l’exposition de La Panacée.

Stéphane Degoutin & Gwenola Wagon, Musée du terrorisme – Psychanalyse de l’aéroport international, 2016, Coproduction La Panacée Centre d’Art Contemporain, Ville de Montpellier © Crédit Stéphane Degoutin/Gwenola Wagon Stéphane Degoutin & Gwenola Wagon, Musée du terrorisme – Psychanalyse de l’aéroport international, 2016, Coproduction La Panacée Centre d’Art Contemporain, Ville de Montpellier © Crédit Stéphane Degoutin/Gwenola Wagon

L’œuvre est stupéfiante, « scotchante ». Beaucoup de visiteurs passent de longs moments assis sur des tabourets à feuilleter l’ouvrage malheureusement non proposé à la vente. Un exemple, parmi d’autres, de l’acuité de l’analyse. Salle 5, « L’aéroport conditionne une forme de normalité contemporaine. {…} Il –le voyageur- se plie volontairement aux contrôles. L’aéroport illustre le concept de « corps dociles » (Michel Foucault), du corps consentant des voyageurs des cités globales.  Il instaure un système d’exclusion, à la manière du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Les voyageurs se voient triés par catégories : économique, premium, affaires et première classe. {…} Des entreprises de sécurité envisagent d’ores et déjà des portails à trois vitesses, correspondant à trois niveaux de fouille en fonction du risque supposé. Apparaitrait alors dans l’aéroport une technique de tri social bien connue des lotissements privés d’Amérique du Sud, qui comportent trois entrées : une pour les habitants, une pour les invités et une pour le personnel de maison {…} les troisièmes subissent une fouille au corps. Le corps social s’inscrit dans l’espace. » La mise en scène sans fioriture, la précision chirurgicale du vocabulaire usité, la gestuelle minimaliste et fade de l’acteur lors de la visite du terminal de Roissy, sa placidité pour évoquer des menaces potentielles et/ou improbables renforcent la dramaturgie mesurée de la pièce.

Florilège

Toutes les œuvres ne mettent pas en avant les contradictions extrêmes liberté/surveillance. Ainsi la volonté de transformer un centre d’art en terminal d’aéroport est particulièrement réussie grâce aux installations sonores, objets de commandes spécifiques. Comme l’installation de Cécile Babiole qui à l’aide de balises de détresses émises par les avions, piste le trafic aérien en temps réel aux environs de La Panacée pour y introduire, en les amplifiant, les sons d’atterrissages et de décollages. La transposition virtuelle du visiteur est effective.

La très belle et élégante installation de Taryn Simon, Contraband Series se composent de la photographie d’objets saisis parce que prohibés à l’aéroport John F. Kennedy de New York, « révélateur à la fois de ce que nous consommons, et de ce dont la société a peur, qu’il s’agisse de menaces pour un système marchand établi, pour la sécurité d’un pays, ou pour la santé des populations ».

Jonathan Monk, Waiting for famous people (Marcel Duchamp), 1997 © Crédit Jonathan Monk Courtesy Galerie Nicolai Wallner Jonathan Monk, Waiting for famous people (Marcel Duchamp), 1997 © Crédit Jonathan Monk Courtesy Galerie Nicolai Wallner

Les séries photographiques de Jonathan Monk pour ses Waiting for famous people et la A week at the Airport : A Heathrow Diary de Richard Baker, la vidéo de Jasmina Cibic, Dictionary of Imaginary Places qui avec la complicité des ingénieurs de l’aéroport de Ljubljana rajoutent des destinations fictives sur les panneaux d’arrivées et de départs complètent la perception de l’aéroport comme un condensé de nos sociétés en y incluant la banalité de certains usages ou l’imaginaire qu’il suscite. A partir de sujets presque légers jusqu’à la paranoïa sécuritaire, Terminal P nous transporte dans le laboratoire de notre contemporanéité et nous encourage à nous interroger sur les voies que nous empruntons plus ou moins consciemment, plus ou moins volontairement.

 

Terminal P jusqu’au 28 août 2016

La Panacée, Centre d’art contemporain, 14, rue de l’Ecole de Pharmacie, Montpellier

www.lapanacee.org

 

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