Encore plus grand, une œuvre de Ange Leccia

A l’occasion de l’exposition Les passagers du Grand Paris Express, présentée du 13 juin au 20 septembre 2015 au MAC VAL de Vitry-sur-Seine, la Société du Grand Paris (SGP) et l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) ont passé commande à Ange Leccia d’une œuvre ayant pour objet le projet de construction des lignes de métro extramuros de la capitale.

Encore plus grand © sylviegroueff Encore plus grand © sylviegroueff
L’œuvre est projetée dans une pièce rectangulaire assez profonde. D’instinct, le visiteur s’arrête quelques instants sur le pas d’une porte qui n’existe pas. L’entrée est simplement figurée par un banc qui délimite l’accès. Quelques pas et le spectateur se retrouve happé par une fiction imaginée par Ange Leccia. Elle est racontée sous forme de séquences filmiques de douze minutes chacune projetées en boucle simultanément sur huit écrans (deux sur le mur du fond, trois sur les longueurs). Les séquences tantôt en noir et blanc tantôt en couleur, accompagnent le rythme du montage qui ne laisse aucun répit. La (les) locomotive(s), la traversée de tunnels… imposent une vitesse soutenue. Pour quatre des écrans, il faut lire rapidement. Aux rails de chemin de fer cadrés de telle sorte qu’ils forment une diagonale montante de gauche à droite, succèdent des tunnels, des vues d’avions d’infrastructures, de paysages urbains où le béton des équipements, des gares, des aéroports prédomine. La Tour Eiffel et d’autres typologies de tours répondent à l’horizontalité des rails, des autoroutes ou échangeurs. Extraits de films relatant des chantiers pharaoniques toujours captés vus du ciel, car trop gigantesques pour être embrassé par l’œil humain. Moments d’inauguration datant des années 1960, exaltant le progrès technique, l’innovation, un urbanisme conquérant, la puissance des nations, on y reconnaît Paris bien sûr, mais aussi Le Caire, Mexico, des villes américaines, indiennes, sud-américaines… Les images emmènent vers un lointain, le met là sous nos yeux, avec une grammaire générique du déplacement, de l’organisation des flux humains. Cette préoccupation de la mise en relation des territoires apparaît universelle.

 

Mais le visiteur n’est pas seul à regarder « Encore plus grand ». Il est accompagné par l’image fixe en couleur d’une femme qui occupe les quatre écrans restants. En position alternée avec les autres, ils participent au rythme de la projection, suscitent l’interrogation. Assise à côté d’un projecteur 16 mm diffusant une lumière bleutée, elle est la spectatrice insolite de ce raccourci mondial des prouesses techniques dont est capable le génie humain pour aller à la rencontre d’un ailleurs plus ou moins éloigné. Immobile, l’air absent alors que autour d’elle, tout est mouvement. Sans elle, nous serions juste dans une fascination béate d’impressionnantes réussites technologiques et de transformations du territoire. Avec elle, nous réfléchissons à ces images retraçant des exploits rêvés, les montrant dans leur état d’achèvement. Ces projets porteurs d’un futur, à peine montrés se trouvent relégués au rang de documents historiques. Du jour au lendemain, une ligne de chemin de fer, une rocade est emprunté naturellement par des travailleurs comme si leur construction, leur présence avait toujours paru évidente.

Encore plus grand © Ange Leccia Encore plus grand © Ange Leccia
Et en fait non, cette femme n’est pas à côté d’un projecteur ronronnant que nous n’entendons pas. Elle est assise dans un métro, baignant dans une lumière artificielle, triste et jaunâtre. La ville est un palimpseste, l’image aussi. Ce plan de femme, Ange Leccia le re-filme installant un projecteur devant elle. Sa situation de spectatrice est donc factice ? Et la nôtre ? Au même titre que le bruit (supposé dans l’œuvre) de la locomotive, souvent utilisé dans les westerns, induit la force, le mouvement, la vitalité, celui des projecteurs de cinéma s’imposait, se surajoutait à la bande-son des films. Tout spécialement le 16 mm, pour des projections dans des lieux dépourvus de local technique. L’ère numérique fait disparaître bon nombre de ces ambiances sonores nées de l’industrie. Le bruit du matériel de projection s’est déjà éteint dans les salles de cinéma et les trains du Grand Paris seront souterrains.

Pourtant, l’œuvre « Encore plus grand » de Ange Leccia n’est pas silencieuse. La bande son, un fragment en boucle de quinze secondes d’un morceau du groupe Supertramp, amplifie l’état d’introspection du visiteur dans lequel les extraits des archives l’ont plongé. Images en mouvement, plan fixe d’un personnage et un son lancinant, obsessionnel créent un univers un peu inquiétant, stupéfiant. La magie du montage semble faire surgir abruptement de nouveaux environnements réels parce que construits, irréels parce que chacun de nous se fabrique une face de la « réalité ».

Comme le personnage de l’œuvre de Leccia nous nous demandons, à quoi sommes-nous conviés ? Que devons-nous regarder, retenir ? C’est aussi l’un des sujets du Grand Paris Express qui promet aux habitants métropolitains un voyage au long cours.

 

 

Encore plus grand, Ange Leccia, 2015, arrangement vidéo, 12 min,

commande de la Société du Grand Paris avec la participation de l’INA

 

 

Une version légèrement différente de cet article a été publié en 2015 dans un numéro consacré aux gares du Grand Paris, revue Urbanisme.

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