L'architecture parisienne d'un immeuble de logements

A Paris, dans le grouillement des activités de la rue du faubourg du Temple à l’intersection de la rue Bichat, est en cours d’achèvement un immeuble de logements.

dans la rue du faubourg du Temple © sylviegroueff dans la rue du faubourg du Temple © sylviegroueff
A Paris, dans le grouillement des activités de la rue du faubourg du Temple à l’intersection de la rue Bichat, est en cours d’achèvement un immeuble de logements. A sa livraison prévue pour mai 2016, s’ajoute, au fond d’une vaste cour qui, à terme sera plantée, une crèche de 66 berceaux et deux sous-sols de parkings. Les rez-de-chaussée seront occupés par des commerces ou des entreprises de services ; les 91 logements (du studio au T 4) se répartissant sur cinq niveaux. Selon son concepteur, Alexandre Chemetoff, son architecture est parisienne. Imposant, haut, long, large, neuf et surgissant au milieu d’un bâti relativement ancien, l’immeuble éveille l’attention du passant. L’œil s’attarde sur les matériaux, leur agencement, les séquences et les détails des façades, les sheds qui scandent la toiture, la vue offerte vers l’intérieur de l’îlot et une manière d’être là, comme un (re)nouveau se nourrissant du passé.

En descendant de Belleville, l’immeuble se découvre peu après le croisement de la rue St Maur. Le tracé faussement rectiligne de la rue du faubourg du Temple, sa pente, le décalage de l’alignement des bâtiments de l’amont de la rue, l’interprétation du bow-window qui façonne deux des trois angles, amplifient sa présence sur la rue du faubourg où se situera l’accès principal. De part et d’autre du futur portail -une grille-, l’immeuble se présente en deux entités au vocabulaire différencié. A gauche, accolé à un immeuble ordinaire d’habitation, de bonne facture et au toit mansardé, le zinc du bardage surprend par son abondance, son systématisme. Le coin rue/cour est traité par des bow-windows. Quelques pas latéraux sur la droite, dans l’axe de la cour, la crèche s’attache au mur mitoyen d’un immeuble à la toiture au zinc vieilli. Comme celle de ses voisins. A la droite du portail, la découpe du bardage en forme –et au coloris- de brique, les reflets variables selon l’intensité de la lumière, fait naître une hésitation quant à sa matière. De près, la brique s’avère être du mélèze. Chacune des deux composantes comprend à gauche, des éléments en bois (cadre des ouvertures), à droite, du métal (gouttière, couverture des sheds). En ce mois de décembre 2015, encore enveloppé par les échafaudages, l’angle avec la rue Bichat rehaussé par le traitement des ouvertures promet une fière emprise sur les deux voies. Habillé de son bardage en mélèze, le bâtiment file sur près de cent mètres sur cette rue Bichat, jusqu’à se coller à un autre immeuble de logements. Cette si longue façade est rythmée en trois séquences répétitives séparées par des escaliers. Le premier pan, au croisement des deux rues débute par des bow-windows d’angle ; le deuxième se compose de quatre porte-fenêtre (dont l’une augmentée d’un petit dormant) prolongée d’un petit balcon dont la profondeur place son occupant en surplomb de la rue, puis le troisième est fait de loggias qui précèdent un pan d’escaliers à la fine rambarde qui se devinent au travers des mêmes briques en bois positionnées à claire-voie. La deuxième séquence est identique ; la troisième amputée d’un tiers s’élève au-dessus de l’entrée du parking. Sur la rue du faubourg, on retrouve des porte-fenêtre (modèle large) débouchant sur les mêmes balcons. Sur l’ensemble de l’opération, les ouvertures du premier étage sont des fenêtres (la valeur d’une porte-fenêtre posée à l’horizontale) dont le dessin et leur emplacement détruit le rythme des niveaux supérieurs. Ainsi, certaines se trouvent-elles dans l’alignement parfait des balcons ; d’autres en décalage ; d’autres encore, s’ajustent sur l’un des cadres mais débordent de l’autre. L’opposé d’un enseignement didactique en école d’architecture !

façade rue Bichat © sylviegroueff façade rue Bichat © sylviegroueff

Adossée au fond de la cour, contre un mur « parisien » à la qualité modeste, les bruits atténués, les mouvements de la rue sont perceptibles. Ils rendent vivant cet espace semi-fermé. En face, les façades anciennement blanches, sont grisâtres. Au dernier niveau, le zinc a des reflets mordorés dus ce jour d’automne finissant à la conjugaison de la pluie et du soleil. A l’intérieur de la cour, l’utilisation et la répartition (bois et zinc) accroissent les jeux de lumière, de reflet. Comme dans « Fenêtres sur cour » -la tension en moins- on est à l’abri mais dans et, avec la rue. Les plantations à venir devraient encore accentuer cet aspect urbain-bouillonnant-tranquille. Les deux façades internes présentent des décrochements. Ils sous-tendent le travail soigné et précis mené pour chercher les vues lointaines (parfois jusqu’à la tour Eiffel), favoriser les perspectives en biais vers la rue du faubourg ou en direction du canal Saint-Martin. Parfois, cela n’est pas possible et l’habitant devra alors sortir pour humer l’ambiance de la ville. Ce sera le cas du gardien dont la cabane en bois le mettra de plain-pied dans la cour-jardin.

La crèche semble la résultante d’un défi pour amener la lumière naturelle alors que son entrée rue Bichat ne le permet pas ; que sa façade vers l’intérieur de la cour pour éviter les vues directes dans les pièces ne dispose que qu’un petit pan de mur vitré, tandis que celle qui donne sur un mur aveugle est elle, entièrement de verre. Un patio intérieur aux murs transparents, les sheds du toit en partie vitrés apportent un maximum de lumière à ce programme rendu complexe par sa localisation et implantation.

En gravissant les étages, l’habitant aura-t-il conscience de l’usure programmée du revêtement de la rampe savamment dessinée et réalisée sur laquelle il prendra appui ? Peinte de trois couches de couleurs différentes, le temps révèlera les endroits où inconsciemment les mains viennent toujours se poser, ceux qu’elles évitent, ou ceux mi-figue mi-raisin, qui sont un secours ponctuel dans une montée au rythme irrégulier. Sur les demi-paliers, qui s’assimilent à une loggia à partager, il pourra se poser un instant, accoudé sur le rebord, derrière les briques de bois, voir la rue.

angle des rues Bichat et faubourg du Temple © sylviegroueff angle des rues Bichat et faubourg du Temple © sylviegroueff
A l’intérieur des logements, le dessin de la façade dévoile de grandes qualités. Les bow-windows agrandissent la pièce par leur rebord ; ils procurent une intimité, un refuge tout en mettant son occupant en relation directe avec l’activité de la rue. Tous, à l’intersection de la rue Bichat ou ceux sur la rue du faubourg formant l’angle de l’élément ouest du bâtiment offrent une perspective lointaine vers l’est, vers Belleville. Sont-ce ses dimensions, son ergonomie, sa balustrade qui fait qu’appuyer à la rambarde d’un balcon, spontanément le regard se dirige vers les extrémités des rues (et non en face, vers un vis-à-vis somme toute assez proche) ? A quoi tient ce confort, cette sensation d’espace alors que les deux voies ne sont pas si larges, que souvent cela suscite une situation de voyeur ? Encore ce sentiment d’une imbrication chez soi/dans la rue. Cela vaut également pour les loggias dont la profondeur augmente au fur et à mesure que le bâtiment s’étend dans la rue Bichat. Le mur du fond biaisé favorise là encore, le guidage du regard de part et d’autre de la rue.

Dans leur majorité, les appartements sont traversant. Il ne s’agit pas de permettre -simplement- une ventilation naturelle du logement mais là encore d’insérer l’occupant dans la vie urbaine. Du fond d’un salon situé sur la rue Bichat, la vue porte loin, vers l’ouest parisien. La fluidité des espaces est presque partout assurée. A l’intérieur des appartements, dans les circulations, dans la cour.

D’autres détails marquent le visiteur. Les plinthes rosâtres en contreplaqué dont la hauteur épouse celle des marches ; les stores robustes de type vénitien qui habillent toutes les fenêtres ; celles horizontales du premier niveau qui permettent d’éclairer au mieux les logements ; l’oculus qui orne les portes coupe-feux, etc. Des vétilles ? Presque toujours ignorées dans la majorité des programmes, on les note ici pour le plus qu’elles apportent dans la sensation de confort des espaces. 

fond de la parcelle © sylviegroueff fond de la parcelle © sylviegroueff

Qu’est-ce qu’une architecture parisienne ? Au moment du concours, Alexandre Chemetoff dit avoir passé de longs moments avec son équipe dans le quartier. Les prémisses du projet ont été pensées à partir de ces temps d’observation, d’auscultation, de l’imprégnation aux couleurs environnantes, leur inflexion selon le temps, aux volumes, aux matériaux. Une architecture née de l’interprétation d’un existant ancré sur lequel vient se superposer une histoire du temps présent.

 

Ce texte a été écrit en décembre 2015 après la visite du chantier en compagnie de l'architecte

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