Réponse à l'article "Camera perdue en territoires de la République"

Bonjour,

je voulais réagir à la lecture de cet article.  J'ai vu le documentaire, je n'ai pas la télé et c'est par un lien que j'ai pu le voir. Je le fournis aussi : http://ovh.to/Z4ePLK

Evidemment vu le flot de commentaires qui ne parle essentiellement pas de l'article ni de l'émission, il y a peu de chances d'être pris au sérieux et en particulier par le collectif qui a écrit ce texte.

On peut rejeter tout ce qui se fait à la télévision aujourd'hui, certains le font et sans doute n'ont-ils pas tort. Format obligé, montage saccadé comme par exemple le déclarent des personnalités (toutes?) de la "bande passante" ou Peter Watkins, sans doute bien d'autres dignes d'intérêt que je ne connais pas. 

Pour autant, il me semble que cette émission me paraît intéressante à regarder et permet de faire réfléchir (ce qui n'est pas si habituel) si on veut s'en donner la peine.

Je partage certaines critiques de cet article comme celle du titre (en particulier du livre), que peut signifier des territoires perdus? cela renvoie effectivement à une rhétorique de guerre (en partie perdue), mais alors contre qui? Pourquoi pas de terres non explorées (incognita tant qu'on y est), comment les caméras y vont-elles alors? Tout cela est de la grandiloquence ridicule et de ce point de vue, le documentaire lui-même le montre. Les personnes qui parlent ne sont pas des espions envoyés dans ces territoires mais des citoyens-professeurs au demeurant ordinaires. Deuxièmement la séquence "Eux et Nous" est peu convaincante, voire  nauséabonde car elle pourrait laisser à penser qu'au fond ce sont eux qui ne veulent pas être nous. Je crois néanmoins que c'est d'une part une question que l'on doit poser mais très difficile,  je ne suis pas sûr qu'un documentaire puisse le faire, et la façon dont l'article la traite est peu convaincante aussi. Cela dit rien ne justifie le nauséeux.

En premier lieu, je trouve hors de propos l'idée de reprocher de ne pas donner la parole aux élèves. Premièrement parce que ce serait un autre film certes nécessaire mais un autre et dans lequel on ne donnerait pas la parole aux enseignants, on pourrait aussi faire un film sur les parents, sur les enseignants en milieu catholique,  école et élèves etc. mais 52mn c'est court et je suis contre cette façon de tout embrasser (bien dans l'air du temps des EPI demandés par la ministre) qui n'amène (sauf cas exceptionnel et encore une fois, l'intérêt du film est de montrer que ce qui se passe n'a rien d'exceptionnel!) que du très superficiel.

Le sujet du film est de décrire les problèmes (réels) de professeurs et si on regarde un peu attentivement on s'aperçoit que les problèmes échappent totalement aux préjugés (quelquefois racistes) de "l'opinion commune". Il n'est pas question de familles démissionnaires, d'embrigadés, de chahut incessant, ni même de violence finalement, etc. Au contraire il y est question de voir comment on peut enseigner telle partie du programme (shoah) ou telle notion (laïcité), ce qui est complexe et pas parce qu'il s'agirait de population particulièrement rétive. A chaque fois le premier discours semble le suggérer mais les réponses sont elles particulièrement nuancées et finissent par le fait que c'est possible, mais pas comme le veut la Ministre avec une minute de silence. C'est possible avec du temps, du temps qui n'est pas celui de l'émotion, mais de la pédagogie et qui suppose de bien connaître le sujet, ce qui ne s'improvise pas (cela aussi est dit). D'ailleurs, je ne suis pas sûr qu'il y ait beaucoup d'émissions qui ont remis en question cette minute de silence, alors que on l'entend très distinctement ici, "ils ne pouvaient pas comprendre", "je l'ai fait parce qu'on m'a demandé de le faire", etc.. A ce propos permettez-moi une digression, je n'avais jamais compris pourquoi je me sentais mal-à-l'aise avec ce "je suis Charlie", alors que Charlie au fond faisait partie de la famille (était des nôtres comme l'a dit Jean-Luc Mélenchon), grâce à ce commentaire, je le comprends mieux car "je suis Charlie" signifiait finalement "je suis français émotionnellement" comme le dit le sociologue dont le discours par ailleurs n'est pas des plus intéressants. La réalité est que je suis patriote (je le revendique) mais pas émotionnellement, sentimentalement peut-être mais ce n'est pas la même chose, d'ailleurs je disais (et dis encore ) que je suis Charlie et Musulman, ce qui permettait de mettre à distance cette émotion et aussi  parce que les 2 sont factuellement faux mais ce sont bien les grandes victimes de cette horreur. 

Contrairement à ce que semble dire l'article, les enseignants rappellent souvent que l'on parle d'adolescents, qu'ils sont en construction etc., l'un dit que c'est effectivement une raison de l'interdiction du voile, ce qui pour ma part me convainc (ce qui signifie aussi que c'est une raison pour ne pas l'interdire à l'université, si certains n'avaient  pas compris). Souvent aussi ils insistent sur le fait que  l'on parle de ces populations mais que cela pourrait concerner toute autre population. Il n'y a guère que sur le sujet de l'antisémitisme que la question de la population "incriminée", comme vous dites, resurgit nettement,  mais même sur ce point, certains enseignants disent nettement qu'il est laissé en dehors de la classe s'il y en a, que le problème serait plutôt une espèce de "concurrence mémorielle" que les enseignants justement désamorcent et arrive à désamorcer. Là encore, je suis d'accord avec vous sur les "éclaircissements" des universitaires qui au fond "recadrent" le propos, mais à mon sens, la force de conviction est du côté des enseignants du secondaire. Enfin, à propos de l'enseignant du collège  Degeyter, là encore, il est plus convaincant quand il parle vraiment de "ses" élèves ou de "ses" problèmes que quand il récite comme un bon élève la leçon de la "fuite des Juifs en terres catholiques", ou de la "laïcité qui est justement le contraire de l'interdiction".

Si je conseille ce documentaire, c'est justement parce qu'il prend un peu temps pour analyser - à travers la parole - certaines situations et que l'on y voit des enseignants, qui ne sont pas d'accord entre eux, qui s'interrogent, qui répondent et j'ajoute avec  honnêteté. Ce qui n'est déjà pas banal. Mais surtout -et est-ce votre reproche non avoué?- qui  aiment les élèves qu'ils ont,  trouvent dans leurs connaissances (leur formation universitaire) malgré tout de quoi répondre à des situations qui pourraient devenir difficiles et finalement qui aiment aussi "leur école" (oserais-je dire "notre école").

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