« L’économie d’Oslo » : l’occupation israélienne et le libéralisme.

Version française d’un billet paru en arabe dans le quotidien al-Akhbar le 30/11/2017. [en ligne] http://www.al-akhbar.com/node/287232

Ces dernières années ont vu se multiplier le nombre d’études critiques au sujet de ce qu’il est convenu d’appeler l’« économie d’Oslo ». Leurs auteurs font le constat que l’adoption du modèle néolibéral de développement et de construction de la paix, tel que promu par la Communauté internationale et endossé par l’Autorité Palestinienne, n’a pas remis en cause le régime colonial de peuplement israélien, lui donnant même l’occasion de se renouveler. Cette critique conduite sur le terrain de l’économie est d’autant plus importante et nécessaire que l’une des caractéristiques essentielles de l’ère Oslo[1] reste probablement la dissociation institutionnalisée, à la fois discursive et empirique, de l’économique et du politique dans les Territoires Palestiniens Occupés (TPO).

Les tentatives pour amener les Palestiniens à dissocier leurs aspirations économiques de celles qui sont politiques ne sont pas nouvelles. Déjà à l’époque du mandat, l’administration britannique refuse systématiquement aux Arabes du pays le statut de communauté nationale ayant des droits politiques. Celle-ci entreprend pourtant de soutenir ici et là l’activité économique des Palestiniens, et d’améliorer leurs conditions de vie, dans l’espoir de désamorcer leur colère et ainsi de réduire le coût, aussi bien politique que financier, causé par l’état de révolte quasi-permanent. dCe soutien n’est évidemment en rien comparable à celui dont bénéficie alors le mouvement sioniste et ne suffit pas, de toute façon, à enrayer l’appauvrissement croissant des paysans et ouvriers palestiniens.

Une politique semblable sera plus tard adoptée par les autorités israéliennes vis-à-vis des Palestiniens de l’intérieur[2] ou encore dans les TPO[3]. La promotion du développement économique est encore un moyen de ne pas céder aux revendications relatives à leurs statuts politiques. Ces initiatives permettent aussi aux Israéliens de pénétrer économiquement dans les « zones arabes », des deux côtés de la frontière, et de procéder à leur intégration dans l’économie israélienne. Il s’agit également d’empêcher que ne se développe une économie palestinienne autonome qui puisse servir de base à un activisme politique hostile. Il s’agit enfin d’encourager l’émergence d’une élite palestinienne plus conciliante, tandis que ceux qui s’opposent à l’occupation sont opportunément accusés de nuire au développement.

Il ressort ainsi que le passage d’une agriculture vivrière à une agriculture d’exportation, l’industrialisation et la sous-traitance d’entreprises palestiniennes, la redirection des flux commerciaux vers Israël et l’Europe et l’emploi de travailleurs palestiniens en Israël sont autant de politiques qui ont couplé l’élévation du niveau de vie des Palestiniens à un accroissement de leur dépendance économique ainsi que de leur vulnérabilité politique. Or cette vulnérabilité pèse d’autant plus lourd que ce sont les autorités israéliennes qui contrôlent en définitive l’accès aux territoires palestiniens, voire même la circulation en leur sein.

La fermeture des points de passage et la restriction du trafic et des échanges sont ainsi régulièrement employées comme un moyen de pression et de sanction contre la société palestinienne. Cette dernière est alors rapidement menée au bord de l’« asphyxie » économique, voire maintenue dans un état de crise humanitaire durable comme c’est actuellement le cas dans la bande de Gaza. En cela, les politiques de développement, d’intégration et de renforcement de la sujétion économique des Palestiniens participent pleinement de l’arsenal contre-insurrectionnel israélien, et constituent une forme spécifique de violence qui ne dit pas son nom.

Le processus de paix initié dans les années 1990 a pourtant cela de particulier qu’il conduit la direction palestinienne à endosser elle-même cette dissociation entre économique et politique, se faisant ainsi le relais de cette pratique contre-insurrectionnelle contre son propre peuple. Les accords d’Oslo ne mettent pas fin à l’occupation israélienne et renvoient à plus tard les négociations relatives au règlement permanent. Ceux-ci prévoient en revanche que certaines prérogatives civiles et administratives soient transférées à une « Autorité palestinienne intérimaire autonome » et qu’une coopération soit engagée entre cette dernière et Israël sur les plans économique et sécuritaire. A cela s’ajoute l’engagement pris par la Communauté internationale de soutenir financièrement la participation des Palestiniens au processus de paix.

Il s’agit alors explicitement de rendre tangibles pour la population palestinienne les « bénéfices de la paix », en promouvant le développement économique des territoires. C’est ainsi que la Banque mondiale est chargée de définir et de poser le cadre dans lequel sera employée cette aide internationale. Celle-ci va de ce fait procéder au traitement technique de questions éminemment politiques, puisque nous sommes là au cœur des rapports entre Palestiniens et Israéliens, sans qu’à aucun moment celles-ci ne soient posées en des termes politiques. Autrement dit, sans que jamais ne soient engagées des considérations relatives au statut final des négociations, aux revendications politiques des Palestiniens, ou même à la souveraineté de leur Etat.

Il s’agira en revanche d’identifier les « besoins économiques » qui permettront une coopération effective et immédiate entre toutes les parties, étant entendu que le développement et l’intégration économique seraient la voie la plus sure vers la paix politique. L’agenda est ici ostensiblement d’inspiration néolibérale. L’accent est mis en effet sur la croissance et la compétitivité du secteur privé, la libéralisation financière et l’intégration dans l’économie régionale et mondiale. Fait également révélateur, l'Autorité Palestinienne (AP) n'y est envisagée que d'après ses fonctions dans l'économie, déclinées sous différentes formes (secteur public, cadre légal, système fiscal, dépenses publiques, infrastructures, services sociaux) et le renforcement des institutions palestiniennes n'a d'autres raisons d'être que celle d’entretenir un climat favorable à l’activité économique.

Sur le terrain, l’AP voit pourtant son champ de compétence sévèrement limité par le contrôle qu’exercent les Israéliens sur la majeure partie des territoires. Elle se retrouve par ailleurs totalement dépendante financièrement du reversement des impôts perçus par les autorités israéliennes sur les importations palestiniennes, et que celles-ci n’hésitent pas à confisquer dans une logique ouvertement punitive, ainsi que par l’attribution de l’aide internationale, non moins discrétionnaire et politiquement conditionnée. L’AP se voit par conséquent toujours forcée de prouver sa « bonne conduite » pour continuer à bénéficier de l’aide nécessaire à sa survie, négligeant en cela sa légitimité interne vis-à-vis de sa propre population.

Ainsi alors même que la colonisation se poursuit et que les Palestiniens sont confrontés, à nouveau, à un haut niveau de violence et de répression, l’AP est quant à elle exhortée à poursuivre toujours plus loin les réformes pour « assainir » ses institutions et établir une économie de marché dans les TPO. Ces prescriptions ont par ailleurs trouvé un écho favorable auprès des dirigeants de l’AP, en particulier après 2007, comme peuvent l’attester les diverses politiques de libéralisation entreprises par les gouvernements palestiniens successifs depuis une dizaine d’années. Cela se reflète également dans le développement acharné d’un appareil de sécurité palestinien.

Ce dernier a en effet été réorganisé sous la supervision des Etats-Unis et constitue aujourd’hui un dispositif imposant dans la coopération avec Israël contre toute forme d’opposition à Oslo et de résistance à l’occupation. Or de fait, toutes ces mesures ont également contribué au renforcement d’une élite palestinienne composée de dirigeants de l’AP, de capitalistes palestiniens et d'ONG. La prospérité de ceux-là est d’abord liée à l’afflux de capitaux étrangers, l’importation de produits de consommation, à la prestation de services et à la construction, des secteurs qui ne sont que peu affectés par l’extension des colonies israéliennes, ou même par l’absence manifeste de toute souveraineté.

D’un autre côté, l’augmentation prodigieuse du recours à l’endettement individuel pour financer les dépenses de consommation en Cisjordanie a également eu un impact profond sur la capacité de mobilisation collective et de lutte. De même, l’AP s’est imposée en tant qu’acteur socioéconomique incontournable, l’emploi dans le secteur public étant devenu la principale source de revenu pour de très nombreuses familles. Il constitue également un moyen pour l’AP d’acheter la paix sociale et pour prévenir les mobilisations politiques de tous ordres. Autant de contradictions qui contribuent à fragiliser un peu plus l’édifice politique palestinien et à accroitre plus encore le rejet de ses dirigeants.

 

[1] En référence au contexte issu de la signature des accords d’Oslo en 1993 entre Israël et l’OLP.

[2] Environ 150 000 Palestiniens sont restés à l’intérieur des frontières de l’Etat d’Israël au moment de sa création en 1948. Ils ont depuis obtenu la suite la citoyenneté israélienne et comptent aujourd’hui pour 20 % environ de la population en Israël.

[3] Sont ainsi spécifiquement désignés les territoires de Cisjordanie et de Gaza qui furent occupés par Israël en 1967.

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