L'actualité de "1984" : symptômes de la novlangue dans la société et les médias

Il est juste de transposer au roman d'anticipation de Georges Orwell, "1984", ce que Serge Halimi avançait dans sa préface des "Chiens de garde" : « L'actualité des "Chiens de garde" [ou de "1984"], nous aurions préféré ne pas en éprouver la robuste fraîcheur ». Outre la thématique de l'intrusion de l'État dans la vie privée des citoyens, "1984" interpelle par un autre aspect : la novlangue.

Dans l'histoire de la littérature de science-fiction, celle du roman d'anticipation en particulier, les plus engagés, du moins,  il existe deux approches distinctes pour accoucher d'une diégèse. La première, surtout pour contourner la censure politique de la deuxième moitié du dix-huitième siècle, s'inscrit dans la lignée philosophique utopique de Thomas More se permettant les imaginations les plus extravagantes et évoquant des espaces temporels très lointains. La deuxième, quant à elle, est très empreinte par le contexte de la révolution industrielle et les  évolutions scientifiques du dix-neuvième siècle.  Les auteurs de cet ordre — parmi les plus auréolés, on peut citer Edward Bellamy, Georges Orwell, à travers 1984, ou encore Jules Verne —, se projettent dans un futur plus ou moins proche essayant d'avancer des conjectures plus réalistes sur l'avenir du monde en prenant en considération les nouvelles avancées scientifiques et les bouleversements sociaux les plus contemporains.

S'il est un roman de cette deuxième catégorie qu'il faut revisiter et à qui faudrait-il décerner aujourd'hui le prix de la plus adroite anticipation, la concurrence ne serait sûrement pas au rendez-vous.

Le monde totalitaire dont Georges Orwell dresse le portrait dans 1984 — quoique l'histoire se passe à Londres en 1984, Orwell fait clairement allusion à l'URSS et il n'est pas difficile de deviner que la figure de Big Brother est décalquée sur celle de Joseph Staline — est d'une actualité saisissante comme s'il aurait suffi que le Mur de Berlin chutât pour que l'air du monde soviétique se répande dans l'éther de l'autre côté de la barricade. 

L'image qu'évoque 1984 dans l'imaginaire social est restée longuement liée à la figure de Big Brother, ce personnage qui, à travers les télécrans installés dans tous les lieux, publics de même que privés, surveille de près toute la population. Le roman a d'ailleurs connu un nouveau succès dans les librairies suite aux révélations de l'ex-membre de la NSA (National Security Agency ) et de la CIA (Central Intelligence Agency),Edward Snowden, à propos des programmes de surveillance de masse américains et britanniques. Mais, hélas ! l'actualité de cette fiction touche par plus d'autres aspects notre réalité d'aujourd'hui.

De quoi s'agit-il donc précisément dans cet article ? D'essayer de révéler, dans la mesure du possible — sachant que pour des raisons liées à notre actuel contexte socio-technologique sur lesquelles je ne m'attarderai pas ici, un article ne doit pas dépasser une certaine longueur au risque de dissuader d'éventuels lecteurs de le lire, le labeur de ma démonstration découle, ainsi, en grande partie de la problématique qu'elle traite —,  d'essayer de révéler, je disais, une autre dimension, non moins dangereuse que l'intrusion de l'Etat dans la vie privée des citoyens, qu'est celle de la langue officielle de l'Océania, le pays principal du roman.

 

Qu'est-ce la novlangue ?

Dans 1984, la novlangue est la langue officielle de l'Océania. Le parti unique du pays, l'Angsoc, avait ce projet réfléchi de réduire autant que possible le nombre des mots du vocabulaire de cette langue de sorte que toute idée hérétique soit littéralement impensable. Un mot égale à une seule acception, débarrasser chaque mot de toute nuance éventuelle, privilège de l'euphonie sur le fond des propos pour un parler rapide et facile, ou encore l'élimination des mots indésirables, sont parmi les caractéristiques principales de la novlangue afin de "diminuer le domaine de la pensée".

Dans l'émission Radioscopie de Jacques Chancel, Roland Barthes rappelait que "on pense avec du langage ... il n'y a pas de pensée préalable au langage qui est en nous". Je nuancerais son constat en ajoutant que le langage, le vocabulaire linguistique en l'occurrence, est un trait d'union, un code, entre l'individu et le monde qui l'entoure. D'une perspective macroscopique, il s'agit de cette pièce du puzzle qui permet à l'individu, vis-à-vis d'un noumène ou face à un phénomène, de rendre sa pensée cohérente — en parlant de pensée cohérente, il ne s'agit en aucun cas du rapport de l'individu à la vérité comme la conçoit Aristote dans  Métaphysique,  mais tout simplement de permettre à n'importe quel être de pouvoir, au moins, construire une suite dans ses idées. C'est ce qui fait qu'à défaut de vocabulaire , nous sommes en situation de connaître les choses sans les savoir.

 

De l'aphasie freudienne ou de la pensée "prête-à-porter"

Avant de se consacrer à la psychanalyse, Sigmund Freud a manifesté d'abord un intérêt pour l'hystérie et l'aphasie. Dans un article publié en 1888 dans le manuel de Villaret, le futur psychanalyste s'est efforcé d'étudier les différentes catégories de l'aphasie. Parmi les quatre formes pures de l'aphasie, il identifie ce qu'il appelle l'aphémie, qu'il considère comme "l'aphasie motrice proprement dite" . L'aphémie se caractérise par "la suppression ou la diminution du vocabulaire ... Le malade n'a à sa disposition ... que des phrases entières, au moyen desquelles il donne réponse à tout". En se basant sur ces symptômes, la sphère médiatique serait un immense hôpital neurologique, l'espace d'une valse permanente de patients venant de tous les horizons. À des degrés différents sur l'échelle de la CCMU (Classification Clinique des Malades aux Urgences), je me bornerai dans le présent article à traiter les cas les plus graves, ou, d'une autre perspective, le cas de ceux qui contaminent toute la société de cette épidémie : c'est-à-dire une grande partie des journalistes et acteurs politiques.

"Je suis choqué", "moi, je suis pour la démocratie", "moi, je veux une société plus moderne", "moi, je suis pour plus de progrès et plus de justice"  sont des exemples des expressions prêtes, préparées, répétées en leitmotivs, qui sont devenues une sorte de réflexes pavloviens pour nombre d'acteurs médiatiques peu importe la question qui leur est posée.

Chacune de ces expressions —  il en existe certes d'autres et les retranscrire exhaustivement ne sera pas la plus lourde des tâches vu qu'elles sont limitées — mérite un traitement propre afin d'élucider ses conséquences auprès des récepteurs. 

Mais attardons-nous sur une qui se propage à grande vitesse dans les médias et dont j'ai remarquée la profusion même dans les commentaires sur les réseaux sociaux et dans les conversations orales : '"je suis choqué" ou " ça me choque" ! Une expression qui, particulièrement, m'interpelle quand on sait la multitude d'autres postures que peut avoir un sujet face à une situation qu'il rejette. En se limitant à "être choqué", le sujet passe à côté d'innombrables autres postures pour réagir face à ce qui le "choque" : la révolte, la répugnance, la contestation, l'insoumission ou encore l'indignation et j'en passe et des meilleurs — j'en profite pour préciser sans m'attarder, ce sera sûrement dans un prochain article, qu'on doit à Frédéric Lordon le fait de redonner à cet affect d'indignation sa charge spinoziste après qu'il a été travesti par Stephane Hessel dans son manifeste Indignez-vous.

Dans le discours médiatique, le "ça me choque" est souvent stimulé par la question de certains journalistes : " est-ce que ça vous choque (de telles images, de telles déclarations, de telles mesures, etc) ?". Sous la contrainte de l'instantaneité de la réponse, l'interviewé ne fait souvent que reprendre les termes de la question qu'il lui a été posée. C'est le dispositif médiatique, avec toutes ses contraintes, qui aiguise cette novlangue et la diffuse au-delà de la sphère médiatique et, par conséquent, la banalise dans toutes les conversations quotidiennes.

 

Des Delegorgue médiatiques

A la suite de la publication de son célèbre "J'accuse...!", Emile Zola comparut devant les Assises pour diffamation contre une autorité publique. L'avocat de Zola, Fernand Labori, veut défendre son client en tentant de mettre en avant le fond de l'article, à savoir l'erreur judiciaire commise par les plus hautes instances de l'État dans le dossier d'Alfred Dreyfus, plutôt que les propos "diffamatoires" tenus par son client. À cette fin, il demande la permission au président de la Cour, le fameux Delegorgue, pour poser sa question. Pressentant la question dérangeante, Delogorgue anticipe : "la question ne sera pas posée". Labori insiste. Delogorgue rétorque : "la question ne sera pas posée".  Cet épisode du "procès Zola" a fait entrer le président Delegorgue dans la postérité avec le surnom de Monsieur "La question ne sera pas posée".

Dans les médias, il est des thématiques "dominantes" — qui au sein d'elles-mêmes existent des positions admises, d'autres tolérables et d'autres diabolisées — et d'autres "dominés". Si, par malheur, un invité souhaite apporter dans le débat une question qui n'est pas déjà élaborée dans ce que certains théoriciens de la communication appellent l'agenda-setting, il n'aura comme répliques que des "ce n'est pas ça le sujet, "mais ce n'est pas ça la question", "mais ce n'est pas ça qui intéresse les gens" ou d'autres formules prêtes qu'ils emploient quand le sujet dérange.

Dans la même logique "delegorguienne", il est des journalistes, dans la perspective d'asphyxier la pensée de leur interlocuteur, qui imposent des réponses brèves. Nous avons l'habitude d'entendre des " en deux mots, qu'est ce que vous en pensez ? ", " en trente secondes, expliquez-nous ce que vous en pensez", ou encore, et là c'est la plus fatale des manœuvres : " Vous êtes pour ou contre (telle mesure ou telle réforme par exemple) ? oui ou non ( parce qu'il nous reste que quelques secondes avant de rendre l'antenne)". Dans ce sens, on ne peut qu'admirer ce passage de Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche qui, en 1883, disait : " Mais l'heure les presse; aussi te pressent-ils à leur tour. Et toi aussi ils exigent que tu leur répondes par oui ou par non. Malheur à toi si tu veux t'établir entre le pour et le contre !". On ne peut que lui rendre hommage d'autant plus que quelques années plus tard dans Ecce homo, en 1888, il avançait, avec son style très narquois : " je ne suis pas encore d’actualité. Quelques-uns naissent d’une façon posthume".

 

La novlangue dans la réalité : un projet prémédité ?

Si la mise en place de la novlangue dans 1984 est préméditée par les autorités et les politiques du pays, il sera tout à fait absurde et aberrant de calquer la fiction sur la réalité. Une certaine lecture de ce genre de roman, particulièrement dans le contexte politique, social et technologique actuels, peut se montrer très dangereuse et risque de faire tomber de nombreux récepteurs — et pas que les mal intentionnés ou les plus étourdis — dans les rets des théories du complot les plus fantasmatiques.

Néanmoins, la novlangue est aujourd'hui la réalité d'une pathologie sociale indéniable. Et si la classe dirigeante et ses subordonnés directs et indirects  ne sont pas les prestidigitateurs de cette réalité, ils en sont les principaux responsables, négatifs, du moins,par leur passivité. Leur silence, tout en étant conscients de la question, est coupable. 

Maintenant, il faut savoir que la pensée, si ce n'est sous une forme artificielle et superficielle pour des motivations strictement mondaines, ne fait pas partie de leurs préoccupations. Penser correctement peut être assimilé à vivre correctement et harmonieusement. Leur position sociale fait de leurs âmes de petites âmes turbulentes et dissipées non disposées à la réflexion. Oui, la réflexion ! Un exercice très laborieux certes, mais qui peut incontestablement résoudre l'énigme de multiples injustices et de troubles psychologiques sociaux contemporains.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.