Taina Tervonen
Abonné·e de Mediapart

1 Billets

0 Édition

Billet de blog 3 déc. 2021

De la différence entre un cimetière et un charnier

Il a dit : « La France ne laissera pas la Manche devenir un cimetière. » Il y a une différence fondamentale entre un cimetière et un charnier. Un cimetière est un lieu pour des défunts, chaque vie terminée nommée comme telle, la reconnaissance de la singularité de chaque être qui n’est plus...

Taina Tervonen
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ces derniers jours, au lieu d’écrire, j’ai lu. J’ai lu le décompte des corps, les corbillards entrant dans le port de Calais, et les mots des politiques que je n'arrive plus à lire sans avoir la nausée.
Il y a un peu plus d'une semaine, j'ai assisté à un débarquement sur une île des Canaries. Trente-cinq vivants, chancelants, enveloppés dans des couvertures polaires rouges à leur premier pas sur le quai, et deux morts, enveloppés dans un sac mortuaire blanc. Une fois le débarquement terminé, les marins du Salvamiento maritimo, vêtus de combinaisons blanches de la tête aux pieds, passaient le Kärcher sur le pont du navire.
Les silhouettes blanches couchées, les silhouettes blanches debout, les morts couchés et les vivants debout, le bruit du Kärcher. Je connais tout ça. Ce sont les images d'un charnier de la guerre en Bosnie-Herzégovine, les silhouettes blanches debout sortant des corps de terre, les plaçant dans des sacs mortuaires, les transformant en silhouettes blanches couchées. Puis, plus tard, à la morgue, le Kärcher qui nettoie les vêtements couverts de boue trouvés sur les morts, pendant des jours, des semaines, des mois.
C'est un charnier que je regarde sur le quai d’Arguineguin.
Il a dit : « La France ne laissera pas la Manche devenir un cimetière. »
Il y a une différence fondamentale entre un cimetière et un charnier. Un cimetière est un lieu pour des défunts, chaque vie terminée nommée comme telle, la reconnaissance de la singularité de chaque être qui n’est plus. La Manche n’est pas un cimetière et ne le deviendra pas, pas plus que la Méditerranée, ni l’Atlantique. Ces lieux sont autre chose, une fosse commune pour des êtres à qui nous refusons tout, à commencer par leur nom.
Il faut savoir qu’il n’y a aujourd’hui aucun effort européen pour identifier ceux que nos frontières transforment de vivants en morts ou en disparus. Aucun. J’ai arpenté pendant deux ans les frontières européennes en Grèce, en Italie et en Espagne, j’ai discuté avec des personnes qui, vivant sur ces frontières, s’occupent des corps ou cherchent à apporter des réponses aux familles qui cherchent leurs proches. Ce sont toujours des personnes isolées, sans soutien de l'Etat ou des pouvoirs publics, qui font ce qu’elles font parce que leur humanité et leur conscience les y obligent. Ce sont des personnes qui s’épuisent, qui encaissent à notre place à tous, politiques et citoyens européens, la douleur et le désespoir des familles.
Il a dit : « La France ne laissera pas la Manche devenir un cimetière », et moi je lis: non, nous la laisserons devenir un charnier.
Je suis citoyenne de deux États membres de l'Union européenne. C’est en mon nom que poussent le long des frontières murs et barbelés, que pullulent caméras thermiques, radars et drones, que sont investis les milliards d’euros des accords de réadmission. C’est en mon nom que les politiques répètent le mensonge consistant à dire qu'on peut ainsi empêcher un être humain de bouger, qu'on peut comme ça, à coup de radars, de drones et de déclarations politiques, tuer des rêves, des envies, des besoins, des urgences, des liens, toutes ces raisons qui font qu'un jour, un être humain prend la décision d'aller voir ailleurs. Ce mensonge sème la mort et la folie, en notre nom, pour nous protéger – de qui ? de quoi ?
Je suis citoyenne européenne, et ce dont j'ai besoin qu'on me protège, c'est de cette mort et de cette folie qu’on propage en mon nom.
La vérité, c’est qu’on ne peut pas tuer un besoin élémentaire de l’être humain – bouger – mais on peut tuer ou faire disparaître des humains qui bougent. La vérité, c’est que tout le monde ne veut pas aller voir ailleurs mais que ceux qui le veulent sont soit punis, soit privilégiés selon le passeport qu’ils possèdent. La vérité, c’est que selon ce passeport, la punition peut être la mort et la disparition, pour protéger ceux qui, comme moi, ne connaissent que le privilège des voies sûres et légales. Et pour ceux qui disparaissent, il n’y a pas de cimetière, ni dans la Manche, ni dans la Méditerranée, ni dans l’Atlantique.
Deux jours après le quai d’Argueneguin, j’étais sur une autre île des Canaries. Je discutais avec deux pêcheurs arrivés quelques semaines plus tôt. Ils connaissaient la mer, alors ce sont eux qui ont conduit l'embarcation, avec 60 passagers à bord. Une traversée rapide, sans morts. Ils disaient : « C’est une grande responsabilité, 60 âmes que tu dois convoyer, avec des enfants, des femmes. Une très grande responsabilité. » Ils n’avaient pas voulu du GPS que leur avait proposé celui qui affrétait le bateau, ils avaient leur propre compas. Selon la loi espagnole, ils sont des criminels. C’est pour ça qu’ils ont jeté le compas à la mer dès qu’ils ont aperçu le bateau de Salvamiento maritimo. Sur ce bateau, ils ont peut-être croisé le marin sauveteur avec qui j’avais discuté la veille, celui qui avait sorti les deux corps de l’autre embarcation, et les sept autres arrivés moins de quarante-huit heures avant, le huitième mort sur le quai à l'arrivée, le neuvième à l'hôpital. Il m'avait dit qu’au bout de dix ans de sauvetages, il ne supportait plus l’odeur de la mort, et que son collègue avait beaucoup pleuré deux jours avant, parce qu’en allant chercher des vivants affaiblis au fond du bateau, il avait dû piétiner les corps de ceux qui n’avaient pas survécu à la frontière. « Tu comprends ? Pour sauver les vivants, il fallait marcher sur les morts », il m'a dit.
Dans quelques jours, dans quelques semaines, je ferai ce que je fais depuis vingt ans: je raconterai tout ça dans un article de presse, un de plus. Pendant combien de temps encore ?

Taina Tervonen est journaliste, autrice et réalisatrice. Elle a travaillé sur les disparus en Bosnie-Herzégovine et sur la Méditerranée. Elle a écrit Les Fossoyeuses (éd. Marchialy, 2021) et Au pays de disparus (Fayard, 2019), et réalisé Parler avec les morts (TS Production, 2020).

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Économie
« Tout augmente, sauf nos salaires »
Des cortèges de travailleurs, de retraités et de lycéens ont défilé jeudi, jour de grève interprofessionnelle, avec le même mot d’ordre : l’augmentation générale des salaires et des pensions. Les syndicats ont recensé plus de 170 rassemblements. Reportage à Paris.
par James Gregoire et Khedidja Zerouali
Journal — Écologie
En finir avec le « pouvoir d’achat »
Face aux dérèglements climatiques, la capacité d’acheter des biens et des services est-elle encore un pouvoir ? Les pensées de la « subsistance » esquissent des pistes pour que le combat contre les inégalités et les violences du capitalisme ne se retourne pas contre le vivant. 
par Jade Lindgaard
Journal — Politique économique
L’inflation relance le débat sur l’augmentation des salaires
Avec le retour de l’inflation, un spectre resurgit dans la sphère économique : la « boucle prix-salaires », qui serait synonyme de chaos. Mais ce récit ancré dans une lecture faussée des années 1970 passe à côté des enjeux et de la réalité.
par Romaric Godin
Journal
La grande colère des salariés d’EDF face à l’État
Ulcérés par la décision du gouvernement de faire payer à EDF la flambée des prix de l’électricité, plus de 42 % des salariés du groupe public ont suivi la grève de ce 26 janvier lancée par l’intersyndicale. Beaucoup redoutent que cette nouvelle attaque ne soit que les prémices d’un démantèlement du groupe, après l’élection présidentielle.
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
Les crimes masculinistes (12-12)
Depuis une dizaine d'années, les crimes masculinistes augmentent de manière considérable. Cette évolution est principalement provoquée par une meilleure diffusion - et une meilleure réception - des théories MGTOW, mais surtout à l'émergence de la communauté des incels, ces deux courants radicalisant le discours misogyne de la manosphère.
par Marcuss
Billet de blog
Un filicide
Au Rond-Point à Paris, Bénédicte Cerutti conte le bonheur et l'effroi dans le monologue d’une tragédie contemporaine qu’elle porte à bout de bras. Dans un décor minimaliste et froid, Chloé Dabert s'empare pour la troisième fois du théâtre du dramaturge britannique Dennis Kelly. « Girls & boys » narre l’histoire d'une femme qui, confrontée à l’indicible, tente de sortir de la nuit.
par guillaume lasserre
Billet de blog
Traverser la ville à pieds, être une femme. 2022
Je rentrais vendredi soir après avoir passé la soirée dehors, j'étais loin de chez moi mais j'ai eu envie de marcher, profiter de Paris et de ces quartiers où je me trouvais et dans lesquels je n'ai pas souvent l'occasion de passer. Heureusement qu'on m'a rappelé, tout le trajet, que j'étais une femme. Ce serait dommage que je l'oublie.
par Corentine Tutin
Billet de blog
« Je ne vois pas les sexes » ou la fausse naïveté bien-pensante
Grand défenseur de la division sexuée dans son livre, Emmanuel Todd affirme pourtant sur le plateau de France 5, « ne pas voir les sexes ». Après nous avoir assuré que nous devions rester à notre place de femelle Sapiens durant 400 (longues) pages, celui-ci affirme tout à coup être aveugle à la distinction des sexes lorsque des féministes le confrontent à sa misogynie…
par Léane Alestra