Personne

 -Tu t’appelles comment ? -J’sais pas. J’ai oublié. 


 

-Tu t’appelles comment ?

 

-J’sais pas. J’ai oublié.

 

-Et ton père. Quel est son nom ?

 

-Mon père, je ne l’appelle pas. Il n’a pas de nom.

 

-On dirait que ton nom aurait beaucoup voyagé et que tu l’aurais perdu en route.

 

-Peut-être, si vous le disez. J’l’ai effacé mon nom. Si vous voulez savoir.

 

-Bon. Mais si je voulais l’écrire par exemple, avec quelles lettres je pourrais l’inscrire sur cette feuille ?

 

-Vous saurez pas l’écrire.

 

-Dis voir.

 

-R…..é.

 

-C’est un nom malgache ?

 

-Comment vous savez ça ? Alors comment vous l’écrivez ?

 

-Comme ça.

J’écris sur la feuille : R.A.K.O.T.O.N. D.R.A.I.N.I.B.E

 

-C’est ça.

 

-Et si je n’avais pas pu l’écrire ?

 

-Tant pis pour vous.

 

-Ou, tant pis pour toi ?

 

-Bof! Moi, j’suis personne.

 

-Sinon, tu fais quoi de tes journées ?

 

-Ben, rien.

 

-Rien de rien ?

 

-J’me promène.

 

-Avec des copains ?

 

-J’ai pas de copains.

 

-Tu parles avec qui alors ?

 

-Avec personne.

 

-Je suis personne, alors ?

 

Il sourit.

 

-Tu te promènes toute la journée ?

 

-Parfois, je lis.

 

-Ah ! Quoi ?

 

-En ce moment : J’irai cracher sur vos tombes.

 

-Tu le trouves comment ce bouquin ?

 

-Bien.

 

-C’est pas très gai ce que raconte Boris Vian.

 

-C’est pour ça qu’il me plaît.

 

-Sur les tombes, il y a des noms inscrits.

 

Long silence.

 

-Y a ma grand-mère là-bas.

 

-Là-bas ?

 

-Dans le cimetière à Madagascar.

 

-Cracher sur vos tombes. Elles sont à qui ces tombes ?

 

-A vous, tiens, pas à moi.

 

-A chacun ses morts, alors ?

 

-Voilà !

 

-J’suis pas trop d’accord pour que tu craches sur mes tombes…

 

Il sourit.

 

-On peut dire des tombes qu’elles ne sont pas à personne.

 

-Exact !

 

-Bon, qu’est-ce qu’on fait ? Rendez-vous, ou pas ?

 

-Rendez-vous.

 

-Au fait, quel est ton prénom ?

 

-Faly.

 

-Avec un « y » ?

 

-Oui.

 

Quelques semaines plus tard, Faly revient. Il faut croire qu’il est devenu quelqu’un : fils de Rakontondrainibé, homme d’ici et d’ailleurs, Faly.

 

Je me suis inspirée pour cette fiction élémentaire de situations vécues avec des adolescents rencontrés dans une structure d’accueil et d’orientation clinique et sociale, située dans le 9-3. Ainsi la réponse : « Mon père, je ne l’appelle pas. Il n’a pas de nom. » est une phrase réellement prononcée par un jeune patient. Après avoir travaillé un an dans cette structure, j’ai écrit un texte guidé par les paroles recueillies. En relisant mes notes et les données collectées lors des entretiens, je me suis rendu compte de la récurrence des problèmes liés aux embrouilles de nom propre voire à sa désintégration et au défaut de la nomination. Pas sans rapport avec l’exil parental, les ruptures liées à cet exil plus ou moins traumatiques (en particulier rupture avec la langue de la filiation, ses signifiants, les récits y afférents) , la situation des parents entre précarité et humiliation, et par suite, les difficultés pour leurs enfants à être nommés, se nommer, se faire nommer. Aussi bien, la difficulté à se faire une place dans la société d’accueil en son nom propre, à envisager un destin autre que celui de sans-nom. Quand son propre nom ne vaut plus rien, on peut craindre pour le sujet un certain nombre d’impasses : errance, replis sur soi, délinquance, voire passage à l’acte permettant de se faire un nom en l’imposant dans la terreur.

 

-Je suis noir me disait un jeune, toi t’es Française.

-C’est pas une nationalité « noir ». Tu es né en France (droit du sol), tu es Français.

Certains de ces jeunes issus de l’immigration ancienne ou récente se vivent comme fondamentalement apatrides, c’est-à-dire comme privés des droits des citoyens  et d’une place dans la société française. La fraternité et l’égalité républicaines ne se manifestent guère dans la réalité de leur existence et dans les zones où ils vivent. C’est plutôt la politique de ségrégation qui prévaut pour eux. Cette politique s’assortit d’un discours discriminant et essentialiste repris en boucle dans les médias et par les élus, en particulier  fait une fixation sur la question du « voile » et de la laïcité. Qu’on ne s’étonne pas s’il y a en réaction à ce discours  des crispations identitaires, voire des passages à l’acte.

Il se trouve que j’ai rencontré des adolescentes voilées. Certaines l’étaient par tradition  et pour obéir à leurs parents, d’autres par choix personnel et/ou en réaction  à l’islamophobie ambiante. Le voile devenant pour elles un signe politique et de réaffiliation mais aussi plus banalement un signe leur permettant de s’inscrire côté « femmes » mais en contradiction avec les normes dominantes. Le voile n’est donc pas pour l’immense majorité des adolescentes et des jeunes femmes une particularité culturelle. En revanche, il risque de le devenir si le discours laïciste (je ne dis pas « laïque ») continue à gagner du terrain et à gangrener les esprits.

 L’universel n’est pas l’homogénéisation des sujets à laquelle certains laïcistes voudraient nous contraindre mais la reconnaissance et le respect des singularités, aussi bien de l'altérité, sans lesquels l’égalité n’est pas possible. L’altérité est moins une question de culture que de position subjective et de langue personnelle, une certaine façon de se nommer où se mêlent différents éléments, parfois contradictoires. A ce titre, une femme peut à la fois porter le voile et être  féministe. Voire comme le dit Souad Hamdani[1], une femme peut « porter le voile afin que son identité féminine se dévoile ». Avant d’être un attribut vestimentaire, le voile est un signifiant, -un signifiant devenu conflictuel. On voit bien (actualité oblige !) comment ce signifiant peut avoir diverses significations selon l’endroit d’où l'on parle. Selon le nom que l'on porte? Un nom propre, c'est aussi la mémoire du passé, d'un passé colonial qui ne passe pas, d'un côté, comme de l'autre.

 


[1] « Féminisme, condition féminine, féminité : l’exemple du Maroc » in Les féminismes, questions sur la liberté et l’égalité, JFP, n°40, érès, 2014.

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