Archives Incandescentes ; écrire, entre la psychanalyse, l'Histoire et le politique, par Simone Molina.

Conseil de lecture et présentationpar Mireille Nathan-Murat (1).

Conseil de lecture et présentation

par Mireille Nathan-Murat (1).

 

 

Simone Molina a réussi son pari d’écrire son parcours au cœur de la psychanalyse, l’Histoire et le politique.

 Simone Molina est née en Algérie, de suite après la Deuxième Guerre Mondiale, d’une famille juive indigène, qui, bien qu’ayant une très grande antériorité sur l’histoire de la plus part des autres groupes humains en terre algérienne, tout comme Benjamin Stora, historien qui a préfacé ses  Archives Incandescentes , connaîtra l’exil en 1962.

Simone Molina sera invitée plusieurs fois par an pour des colloques, des enseignements, des supervisions de psychothérapeutes à l’hôpital Maillot, à partir du premier colloque organisé, après dix années de terreur islamiste, par les psychiatres à Alger en 2000, sur le thème du traumatisme. Elle anime des ateliers d’écriture au Maroc, et y donne lecture de ses poèmes.

 Pour avoir éprouvé à 12 ans, l’ensevelissement sous l’écroulement de son immeuble cible d’un attentat de l’OAS, Simone témoigne de ce que lui apporte le travail d’écriture, poétique et théorique, elle témoigne de son expérience personnelle et clinique :

« Dans la précarité, qu’elle vienne de la maladie ou de circonstances telles que tout mouvement peut entraîner la mort, pas de rythme, seulement de l’inattendu, de la surprise, de l’indécidable. C’est alors que les mots sont le seul point d’appui, comme une musique ou une voix que l’on se fabrique de façon interne pour dégager un rythme du chaos. »

 Fondatrice du Point de Capiton, Espace de Recherche en Psychanalyse et dans les Disciplines Affines, créé en septembre 1989 en Avignon, alors que des manifestants allemands faisaient tomber pacifiquement le mur de Berlin, Simone mobilise les énergies de ceux qui travaillent, à la marge, à rendre poreuses les frontières disciplinaires, pour mieux interroger leurs inscriptions personnelles et politiques dans l’Histoire de la folie humaine, ses soubresauts guerriers destructeurs, mais aussi ses institutions et ses dénis.

Son parcours éclaire l’évolution de l’histoire de la psychiatrie française depuis l’après-guerre, ses transformations les plus vives avec la sectorisation des années soixante jusque dans les années quatre-vingt-dix. Simone Molina, qui a appelé avec les 39, à la lutte contre la Nuit Sécuritaire, témoigne d’une involution, à partir du milieu des années quatre-vingt-dix. La destruction, administrativement programmée de la psychiatrie, « transforme les soignants en « soumis volontaires » (commissions d’évaluation et autoévaluations en sont le fer de lance).  Il a fallu beaucoup de temps pour « saisir les codes dont est fabriquée cette entreprise idéologique de destruction de la clinique du sujet. »

Simone Molina démystifie « la charte affichée », déclarant « le patient au centre du dispositif », démentie par le quotidien d’une réintroduction de méthodes éculées, camisoles de force et autres contentions lorsque la camisole chimique ne suffit pas, puisque la loi de mai 2011 vient inclure la notion d’obligation de soin sans consentement, y compris à domicile. Cette loi parie sur la contrainte, sur le médicament et sur l’homogénéité des réponses à la souffrance psychique alors que toute l’histoire de la psychiatrie française  traversée depuis les années 1960 par de multiples courants – montre combien la créativité des soignants va de pair avec un accueil humain et efficace de la folie, qui vise la créativité des patients et non le fonctionnement institutionnel lui-même. On ne dit pas assez « l’efficace » de prises en charge humaines et réfléchies par des équipes formées à l’écoute et à l’accueil de la psychose, qui ont en commun sans doute de « privilégier la parole adressée, le respect de celle-ci dans la cohérence du soin et l’analyse des motions transférentielles en jeu. »

 Sa pratique et sa contribution à l’échange de l’expérience clinique, et de ses théorisations, ont illustré sans relâche qu’« au cœur de toute pratique clinique et institutionnelle, se déploie la dimension du transfert. » Celle-ci est à lire « dans les achoppements comme dans les trouvailles ou les avancées de toute institution de soin, de toute association psychanalytique, pour peu que ses membres aient constamment à l’esprit de l’interroger sur ses deux versants, subjectif et sociétal. »

Dans son parcours de psychologue clinicienne, puis de psychanalyste, Simone Molina s’est alliée avec les soignants, de tout grade, qui défendaient le pouvoir de la parole, celle du patient, celle du soignant, comme créatrice de lien social.

Simone est de cette génération de Psychologues Cliniciens, qui, dans les années 60 / 70, participe à la création de services sectorisés au plus près du lieu de vie.

Dans les années 1980, d’un travail essentiellement institutionnel dans le service de pédopsychiatrie, qu’elle a contribué à ouvrir à l’hôpital de Montfavet dans le Vaucluse, elle s’engage dans une pratique de psychanalyste, s’interrogeant sur les effets de l’institution sur la pratique.

Dans les années 1990, elle exerce pratique clinique et fonction régulatrice d’équipes soignantes, dont plusieurs textes témoignent de cette  réflexion dans Le  Forum sectoriel des ateliers psychothérapiques à médiation créatrice.

 Depuis plus de vingt ans, Simone invite avec une passion contagieuse à animer séminaires et colloques organisés par le Point de Capiton, réunissant, dans sa grande diversité, personnels soignants, psychanalystes, artistes, mais aussi patients et témoins de tous âges.

Chacun est sollicité au plus vif de sa capacité à témoigner, oralement, vocalement, poétiquement, musicalement, plastiquement, théâtralement… Simone, en prenant le risque de s’exposer, par son effort d’élaboration théorique et poétique, inspire l’ardeur et le respect de l’échange sans tabou.

  « La trace met en mouvement l’écriture, et tout à la fois échappe, à peine voudrait-on la poser sur le papier. Ce sont bel et bien ces traces qui viennent travailler en sous-œuvre dans de nombreux écrits poétiques ou littéraires d’écrivains ayant à se coltiner avec le traumatisme. »

 Les écrits de Simone Molina témoignent de la spécificité de l’écoute de l’analyste, de sa présence attentive à la parole de l’autre, ses ratés, ses accidents, mais aussi attentive à la vulnérabilité de chacun, au « corps parlant » de celui qui est aliéné à un trauma, de son nouage à l’Histoire.

 

 Archives Incandescentes ;

écrire, entre la psychanalyse, l'Histoire et le politique,

par Simone Molina.

Préface de Benjamin Stora, édition L'Harmattan,

collection Che Vuoi ? ( Alain Deniau, directeur de collection),

Paris, 2011, 27 €.  

 

1- Mireille Nathan-Murat est psychanalyste, auteure de Poursuivi par la chance. De Marseille à Buchenwald. Mémoires partagées, 1906-1996. (http://www.liberation.fr/tribune/0101206308-livre-dire-les-siens-au-dela-de-l-horreur-comme-pour-dire-encore-ils-sont-la-une-oeuvre-de-vie-mireille-nathan-murat-poursuivi-par-la-chance-de-marseille-a-buchenwald-memoires-partagees-1906-1996-l-ha  )


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