Ailleurs et autrement, chroniques, Annie Le Brun

A l’instar de ce qu’elle dit de Sade, Annie Le Brun, écrivain, poète et critique, ne se soucie pas de séduire et n’en finit pas de revendiquer l’écart qui la sépare des autres. Elle se situe ailleurs et autrement. 

Avec d’autres irréductibles de la cause poétique : Novalis, Jarry, Roussel, Breton, son compagnon, Radovan Ivsic, - poète surréaliste, décédé en 2009-.  Avec Fourrier, les membres de la constellation orwellienne de L’Encyclopédie des Nuisances (1), Herbert Marcuse et Jacques Hassoun  (2). Sans oublier les Indiens d’Amazonie, à la pensée aussi  somptueuse que traquée , et tous ceux et celles qui réenchantent le monde et les corps par leurs inventions singulières.Pariant à la fin de Ailleurs et autrement « sur la beauté critique toujours à venir », l’écrivain fait la démonstration qu’une telle aventure est possible pour qui ose s’affronter à « l’infracassable noyau de la nuit » (Breton), ce réel qui nous fonde. Annie Le Brun ne laisse pas d’évoquer cette autre insoumise qu’est Brigitte Fontaine, poète et chanteuse, auteur de l’album Prohibition (2009). Toutes deux manient admirablement le verbe poétiquement incorrect. Chacune, à sa façon et dans son domaine, ne désarme pas face aux conséquences délétères du conformisme actuel.

 

           

 

Nouvelles servitudes volontaires

 

Ailleurs et autrement est un recueil d’une vingtaine de chroniques, publiées à partir de 2001 à l’invitation de Maurice Nadeau dans la Quinzaine littéraire, et d’une dizaine d’autres textes. Dans la filiation implicite au Discours de la servitude volontaire (La Boétie, -3-), Annie Le Brun y dénonce les dérives culturelles et politiques de notre temps, lesquelles constituent un symptôme dans la culture : la dévalorisation de l’approche sensible, et sa conséquence, l’anesthésie du langage, de la mémoire et de la pensée, condition des nouvelles servitudes volontaires, dont la servitude intellectuelle et la bienséance culturelle. Du manque d’imagination  résulte laconjonction du trop de théorie et du trop de réalité, à la suite de nouvelles normes, pseudo-subversives, devenues instruments du formatage des esprits, lui-même au service du pouvoir.

 

Au fil des textes, rassemblés en deux parties, intitulées « A distance » et « En deçà », Annie Le Brun s’insurge contre la médiocrité contemporaine, marquée à la fois par le moralisme dans sa version new-look (néo-féministe), par la trivialité égotiste (la littérature trash autofictionnelle), la marchandisation des corps et des âmes, l’obscurantisme scientiste, la novlangue dont la technicité parasite voire neutralise la pensée et l’existence,  la post-industrialisation qui enlaidit les corps et le quotidien, affadit la nourriture, détruit la nature, le trop de réalité, -« l’obscène accumulation des données factuelles »-, nouvel impératif du discours de l’idéologie dominante.

 

L’écrivain propose deux alternatives,  à l’aune de leur implication politique sinon morale : l’insurrection poétique et sensible, à l’instar du surréalisme et du romantisme allemand, -modèles de subversion, aujourd’hui relégués aux oubliettes-, l’analyse des nouvelles servitudes, quitte à en passer par la radicalité de la critique sadienne. Dénoncer sans relâche la domestication réussie des esprits participe de la splendide nécessité du sabotage (esthétique, culturel, politique).

 

Son livre pour l’essentiel chronique donc les nouvelles servitudes volontaires, qu’elles soient de l’ordre de la parole, de l’écrit, de l’art, de l’amour, de la sexualité, de la vie quotidienne ou liées à la gestion des hommes et de la nature. Quels que soient leurs domaines d’application, elles sont conformes au conformisme en train de se créer. Le conformisme contemporain a pour particularité en expurgeant la part de sensible de l'humanité, de dématérialiser l’homme. A rebours de cette neutralisation de l’être, Novalis, selon l'auteur, en affirmant que « l’homme est une métaphore », « dément (…) le réalisme de nos tristes performants et autres créateurs de situations", et "déploie toute son énergie à vouloir « poétiser » le corps, « romantiser » le monde ». Bien plus, il nous aide à mesurer la portée des arts dits primitifs. De là ce mot d’ordre revendiqué par Annie Le Brun, « Pas d’idées sans corps, pas de corps sans idées ».  Formule magnifiquement illustrée par la métaphore du diadème de plumes des Indiens Karajà , dans la chronique « Une maison pour la tête » -4-.

 

Avec son ouvrage, l’auteur, -on ne féminisera pas ce terme, Annie Le Brun n’apprécierait guère cet acquiescement au néo-féminisme et à sa bien-pensance politico-grammaticale-, nous invite à résister avec l’enfance, la poésie, l’imagination, l’amour, le désir et les mythes, lesquels sont, chacun à chacun, une manière éminemment politique et éthique de vivre. L’injonction de réalité (sa principale cible) vire à la trivialité, tue les rêves, et annihile les puissances de l’art et de la pensée. Car rien de la réalité ne peut se dire, au plus près du réel, sans passer par un langage incarné, passionné, érotique, « enraciné dans les profondeurs du temps » (point où Annie Le Brun rejoint le psychanalyste Jacques Hassoun).

 

 

 

 

 

« Traiter diversement les matières »

 

 

 

Annie Le Brun a l’art de la formule bien frappée (jamais au coin du bon sens qu’elle abhorre) et du bien dire qui flingue chaque penseur, critique, journaliste, ou membre de plusieurs sociétés savantes, façon Homais (cité dans « Contrefaçon critique »), sans oublier les auxiliaires zélés de la marchandisation culturelle. Quelques exemples de formules assassines : «  Beaucoup de baise pour rien », à propos  des exemples donnés par Catherine Millet et Annie Ernaux : « rien d’étonnant à ce que les femmes de dentiste de province s’y soient reconnues comme un seul homme.»  Ou ceci, à propos des beaux livres présentés à l’étal, comme  « charcutiers et volaillers vantent cette année le chapon », qui l’amènent à se souvenir de « la géniale apostrophe du père Ubu à son épouse : « Mère Ubu, tu es bien laide aujourd’hui. Est-ce parce que nous avons du monde ? »

 

A lire Ailleurs et autrement, on se dit que le personnage créé par Flaubert, pour incarner la médiocrité et l’outrecuidance petite-bourgeoise, n’a pas pris une ride. On découvre M. Homais, caché entre chaque ligne de son livre : journaliste satisfait de lui-même, débitant les lieux communs du citoyennement correct, ou scientiste, émaillant son discours de termes techniques obscurs, - cette rationalité de  l’incohérence.

 

Si ce recueil de textes n’est pas un essai au sens strict, plutôt la recension d’articles, chroniques et préface, et comme tel se distingue par sa fragmentation discursive, il a cependant une homogénéité qui tient paradoxalement au disparate de l’écriture, tout à la fois liant les fragments entre eux, et corps charnel de la pensée. L’écrivain y agrége lyrisme éperdu, humour décapant, analyse, formules percutantes, digressions, citations, néologismes. Elle « traite diversement les matières » pour reprendre la formule de Montaigne.

 

Ailleurs et autrement constitue un ensemble doublement composite, par la diversité des sujets abordés, et la bigarrure du style. Le procédé principal mis en œuvre dans le livre, et c’est une marque de la pensée d’Annie Le Brun, consiste à mettre en continuité des domaines et des éléments incompatibles, par associations libres et glissements, motivés par un ressort secret que le lecteur découvre dans la conclusion de chaque texte. On pourrait lui reprocher d’avoir une pensée plus erratique que dialectique. Disons qu’elle écrit telle la guêpe fouisseuse chère à Proust, jamais au repos, trouvant à se sustenter de tout et de rien. A ce titre, -c’est le cas de le dire-, la chronique Gastronomie : qui mange qui ? est exemplaire de ce procédé.

 

Extrait :

 

« En ces temps d’alimentation scientifiquement frelatée, je ne parlerai même pas de ce qui se produit d’analogue dans le domaine culturel où le crabe reconstitué et les huiles trafiquées font figures de modèles structurels. Encore que la production de nourritures saintes constitue une nouveauté dans la falsification nutritionnelle. Et il est probable qu’à cet égard fasse école le Guy Debord de Vincent Kaufmann, manifestement conçu pour devenir le pain bénit dont vont se bourrer les nouveaux dévots du situationnisme. L’ignorance crasse de l’époque aidant, il ne s’agit même plus de cuisine mais d’opérations du Saint Esprit où êtres et faits sont systématiquement réduits à rien quand ils ne peuvent servir d’ingrédients au projet hagiographique. » Et le coup de grâce:« Voici le coffee table book qu’on attendait dans les beaux quartiers de la publicité ou de l’université, tendance déjantée chic. »

 

 

 

 

 

Electron libre

 

Annie Le Brun n’a pas peur de dire haut et fort ce que certains pensent sans s’autoriser à le dire, tenus qu’ils sont par le désir de reconnaissance, l’acquiescement (la placidité exécrable), l’entre-soi douillet, l’exercice du pouvoir, fût-il universitaire. A l’écart de ce petit monde intellectuel, qu’est le microcosme culturel français, Annie Le Brun qui n’a jamais lâché sur rien, se tient à distance « des prises de position prétendument contestataires, subversives ou révoltées. ». « L’inactualité de Jarry, Sade et Roussel » et du surréalisme créent la distance qui lui permet de discerner dans les discours contemporains, « l’increvable médiocrité» et son pouvoir de fascination. De là, le titre de son livre, motivé par cet écart, -et si l’on peut dire, la férocité de ses « écarts de langage »-, par rapport au consensus critique et au formatage culturel.

 

Ailleurs et autrement . Ailleurs : dans le château où Sade commence là où les philosophes des Lumière se sont arrêtés, dans l’Afrique imaginaire de Roussel qui donne à chaque histoire une valeur de mythe, sans délivrer de message, dans la lumière d’infini de grands fonds de Jarry, sondant le négatif radical dont nous sommes faits.  Autrement : à l’opposédu langage actuel « menacé de singer la nouvelle gestuelle d’un argent dématérialisé », « sans aucun rapport avec la réalité de la production », de la sémantique triviale du réalisme sexuel ou de la simple nature (Baudelaire) des corps, proposée comme unique régime du désir. 

 

Electron libre, détonante, Annie Le Brun étrille le « ramassis d’écrivains et artistes », acquis à la contrefaçon critique, à la misère culturelle, à la performance sexuelle (« peu importe la spécialité ») et à la trivialité stylistique, à rebours de la « fureur poétique », de « la violence révolutionnaire » et de la quête de la vérité qui devraient les aiguiller. D’ailleurs, tout le monde en prend pour son grade, pas seulement les artistes et les intellectuels, les rappeurs et les « chiennes de garde », également, par exemple. Quelques figures échappent à cet étrillage en bonne et due forme : René Riesel pour son combat contre l’obscurantisme scientiste et le despotisme industriel, Jean-Luc Steinmetz pour sa biographie de Pétrus Borel, Jean Hatzfeld pour son livre sur le génocide rwandais Dans le nu de la vie, à l’éthique desquelsle livre oppose « la trivialité fût-elle high tech (genre Catherine Millet) ou bas de gamme (de Angot à Darrieussecq en passant par Cusset et Laurens… », ou les partisans de la langue de stretch expérimentée en milieu textuel protégé (avant-garde d’arrière garde :  Sollers).

 

 

 

L’écrivain aura défini, avec les nouvelles servitudes volontaires, son sujet pour en faire un lieu d’enquête littéraire, philosophique et politique, et aura étendu son motif, par mille entrelaçures (un des « vieux mots » ressuscités par Orcel, cité dans « Gastronomie : qui mange qui ? »), à l’ensemble du corpus, déployé ici tel le « soleil de plumes » des Indiens Kajarà.

 

Jusqu’au-boutiste de l’insurrection sensible, Annie Le Brun pèche souvent par excès de passion. Elle fait dans la dentelle (question style), mais pas de quartiers (question exécrations). Le lecteur n’est pas obligé de partager intégralement ses goûts et dégoûts. Reste que l’on sort de la lecture, revigoré par tant d’ardeur combative et de talent.

 

 

 

Ailleurs et autrement,

 

Annie Le Brun

 

Arcades/ Gallimard, 2011, 15,90 €

 

 

 

 

 

Notes

 

1-L’Encyclopédie des Nuisances fr.wikipedia.org/.../Éditions_de_l'Encyclopédie_des_Nuisances -

 

2- Jacques Hassounlionel.mesnard.free.fr/.../jacques-hassoun.html-

 

3-  Discours de la servitude volontaire, Etienne de La Boétie : « Mais l'idéologie, les passe-temps ludiques et les diverses superstitions ne peuvent endormir que le« gros populas », et non pas les « hommes bien nés » et cultivés. Toujours en est-il certains qui, plus fiers et mieux inspirés que les autres, sentent le poids du joug et ne peuvent s'empêcher de le secouer ; qui ne se soumettent jamais à la sujétion (...) Ceux-là ayant l'entendement net et l'esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme les ignorants encroûtés, de voir ce qui est à leurs pieds, sans regarder ni derrière, ni devant; ils rappellent au contraire les choses passées pour juger plus sainement le présent et prévoir l'avenir. Ce sont ceux qui ayant d'eux-mêmes l'esprit droit, l'ont encore rectifié par l'étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et bannie de ce monde, l'y ramèneraient ; car la sentant vivement, l'ayant savourée et conservant son germe en leur esprit, la servitude ne pourrait jamais les séduire, pour si bien qu'on l'accoutrât. Ainsi, même sous un régime totalitaire, il y en aura toujours pour résister. »

fr.wikipedia.org/.../Discours_de_la_servitude_volontaire

 

 

 

 

 

4- « Ni habitation , ni chapeau, ni sculpture, ni objet, ce soleil de plumes de rapaces blanc et bleu sombre, redoublé par le rayonnement des longues baguettes qui les prolongent  pour faire éclore des petites touffes de plumes rouge et bleu vif, doit aussi sa force somptueuse à la sombre densité empennée qui en constitue le centre. » Et d’évoquer « le bonheur qu’on éprouve devant le luxe d’une vie se réinventant ici chaque fois plus somptueuse », « doublé d’une angoisse qui trouve malheureusement sa justification immédiate sur un ultime panneau signalant la déforestation de l’Amazonie sur la raréfaction de la matière première de cet art de la plume. »  Annie Le Brun conclut sa chronique  (Quinzaine littéraire n°826) sur l’enjeu poétique de l’art de la plume, en mettant en continuité art primitif des Indiens et origine du poème : « C’est d’une plume blanche tombée de l’aile de Satan déchu que Victor Hugo fera naître la liberté. »

 

L'exposition consacrée à l’Art Amérindien à laquelle Annie Le Brun se réfère eut lieu à la Fondation Mona Bismarck, en 2002.

 

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