Perec appliqué au cercle des amis médiapartiens

« Ainsi vivaient-ils, eux et leurs amis, dans leurs petits appartements encombrés et sympathiques, avec leurs balades et leurs films, leurs grands repas fraternels , leurs projets merveilleux. » (1)

« Ainsi vivaient-ils, eux et leurs amis, dans leurs petits appartements encombrés et sympathiques, avec leurs balades et leurs films, leurs grands repas fraternels , leurs projets merveilleux. » (1)

 « Ils étaient (…) de leur temps. Ils étaient bien dans leur peau. Ils n’étaient pas, disaient-ils, tout à fait dupes. Ils savaient garder leurs distances. Ils étaient décontractés, ou du moins, tentaient de l’être. Ils avaient de l’humour. Ils étaient loin d’être bêtes.

Une analyse poussée aurait décelé aisément, dans le groupe qu’ils formaient, des courants divergents, des antagonismes  sourds. Un sociomètre tatillon et sourcilleux eût tôt fait de découvrir des clivages, des exclusions réciproques, des inimitiés latentes. Il arrivait parfois que l’un ou l’autre d’entre eux, à la suite d’incidents plus ou moins fortuits, de provocations larvées, de mésententes à demi-mot, semât la discorde au sein du groupe. Alors, leur belle amitié s’écroulait. Ils découvraient avec une stupeur feinte, qu’Un Tel, qu’ils croyaient généreux, était la mesquinerie même, que tel autre n’était qu’un égoïste sec. Des tiraillements survenaient, des ruptures se consommaient. Ils prenaient parfois un malin plaisir  à se monter les uns contre les autres. Ou bien, c’étaient des bouderies trop longues, des périodes de distances marquées, de froideur. Ils s’évitaient et se justifiaient sans cesse de s’éviter, jusqu’à ce que sonnât l’heure des pardons, des oublis, des réconciliations chaleureuses. Car, en fin de compte, ils ne pouvaient se passer les uns des autres.

Ces jeux les occupaient fort et ils y passaient un temps précieux qu’ils auraient pu, sans mal, utiliser pour tout autre chose. Mais ils étaient ainsi faits que, quelque humeur qu’ils en eussent parfois, le groupe qu’ils formaient les définissait presque entièrement. Ils n’avaient pas, hors de lui, de vie réelle. »  (2).

 Au décours d’une énième lecture du roman de Georges Perec, Les Choses, et alors que je cherche des hypothèses sur la possibilité du bonheur dans la société néolibérale, avec quelques questions en tête, du genre, les formes du bonheur ont-t-elles changé depuis les années 60?, je découvre ces deux passages  dont l’ironie vise l’entre-soi social et culturel et dénonce ses semblants. La vision de Perec concernant l’entre-soi virant au panier de crabes sur fond de désenchantement n’a pas pris une ride. C’est une histoire des années soixante, et en même temps c’est universel, intemporel. La nature humaine reste ce qu’elle est, seul le décor change.

Perec appliqué au cercle très privé de certains abonnés...Quelle idée ! Pourtant dans ce cercle d’amis, parfois triés sur le volet (contacts), les amateurs de règlements de compte et de traquenards ne manquent pas. Certes, c’est une poignée, toujours les mêmes : « Ils étaient neuf ou dix. Ils emplissaient l’appartement étroit. ». Ils se livrent depuis le début du mois d’août une guéguerre fratricide, à l’occasion parricide, à coups de billets enflammés, parfois drôlatiques, l’humour masquant des ardeurs bien souvent procédurières, des rancunes. Tous sont censés délivrer la (leur) vérité.

Improbable vérité, illustrée par la parabole de la poutre et de la paille, servie par des fictions, des plus vraisemblables aux plus délirantes, que toute lessive de linge sale en famille favorise, avec hélas ! quelques victimes collatérales, dont une fort respectable et dont le tort aura été d’être sincère. Un tout petit monde, si petit monde aux humeurs belliqueuses, où l’on se monte le bourrichon (pas le Berrichon), où l’on se crêpe le chignon (les femmes ne sont pas en reste !), ou l’on s’échange des horions, tout cela sur fond de plaintes et de griefs incessants  qui ont transformé Médiapart,  via le tracker et son chapelet de billets, en  bureau des réclamations ! Le torchon brûle dans la maison Médiapart. A force de vivre en vase clos, les passions se déchaînent.

 Au début, je trouvais les faux airs de potache que se donnent les protagonistes, proches, pour certains d’entre eux de la retraite, plutôt rigolos. O vieillesse ennemie ! Pas facile de vieillir quand la vie rétrécit comme peau de chagrin et avec elle la possibilité du bonheur révolutionnaire. Reste les certitudes, plus elles sont « béton », moins elles risquent de se ratatiner.

Personnellement, et sans entrer dans le détail des conduites « fautives » (c’est lui, c’est pas moi) afférentes aux discussions plus ou moins musclées, selon les sujets abordés et les auteurs de billets, cela ne me choque pas que les commentateurs se traitent de tous les noms d’oiseau possibles et imaginables quand c’est spontané (réactif). Le harcèlement, c’est une autre affaire ! De même, l’agressivité assortie de délation, ou de sa version light (commérages à base de commentaires copiés-collés), c’est moche, ç’est petit, pour finir c’est infantile.

Mais, le pire à mes yeux,  c’est quand les commentateurs et/ou auteurs de billet, ne font pas ce qu’ils disent (profession de foi morale, conseils en principes de bonne conduite, sentences, démentis par leurs conduites). Il me semble que c’est un minimum éthique que d’être raccord avec ce qu’on dit. Sinon, la parole, c’est pipeau et fifrelin, du vent dans les tuyaux.

 « Hélas, bien souvent, il est vrai, ils étaient atrocement déçus. (…) L’écran s’éclairait et ils frémissaient d’aise. (…) Ce n’était pas le journal dont ils avaient rêvé. Ce n’était pas ce journal total que chacun d’eux portait en lui, ce journal parfait qu’ils n’auraient su épuiser. Ce journal qu’ils auraient voulu faire. Ou plus secrètement sans doute, qu’ils auraient voulu vivre. 

 Dur, dur, quand on n’a que la possibilité du bonheur dans les Choses, alors qu’on rêve d’autre chose… Je ne m’excepte pas du lot.

 N.B. Un intrus s’est glissé dans le dernier paragraphe (3).

 

Les choses, Georges Perec, 1965, René Julliard.

 Extraits :

1-    Chapitre V.

 2 /3– Chapitre IV. Pour rétablir la vérité du texte, lire  à la place du mot  « journal », le mot « film ».

 

 

 

 

 

 

 

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