"Y ' en a que ça emmerde qu'il y a des gens de Courbevoie"

Y en a même que Céline révulse. On peut les comprendre, néanmoins, faut-il exclure son œuvre de l’histoire de la littérature et de la scène théâtrale ? Faut-il même cesser de lire Céline ? Et quand on lit ses romans, cautionne-t-on son délire, - antisémitisme virulent et collaborationnisme? La réponse n’est pas simple.


Louis-Ferdinand Céline, c’est le boulet que la littérature française traîne de la deuxième guerre mondiale.

Céline a ses partisans et ses pourfendeurs. On peut se tenir à mi-chemin entre défense et condamnation; condamner l’homme, et défendre l’œuvre, à l’exception des pamphlets antisémites.

Y en a que ça emmerde qu’il y a des gens de Courbevoie, avec Stanislas de La Tousche dans le rôle de Céline, mis en scène par Géraud Bénech donne aux spectateurs matière à réflexion. Libres à eux, ensuite de se forger une conviction, ou pas.

La pièce, jouée de nombreuses fois depuis sa création, http://www.lamaisonvieille.fr/pdf/dossier_celine.pdf

sera à l’affiche

du théâtre de La Forge-Nanterre, du 16 au 20 mars ;  Renseignements et réservations au 01 47 24 78 35 ou sur le site www.laforge-theatre.com

 

http://youtu.be/beILZU8Fzog

 

 Dites donc, c’est bien joli de faire de la retape pour les artistes et Céline (la littérature en persona non grata) mais bon, on a d’autres chats à fouetter nous autres ! En plus, voir une pièce sur Céline, le damné de la littérature, l’écrivain de l’(auto)dissection et des diatribes politiquement infectes, c’est nous tirer vers le bas en ces temps où la coupe de l’innommable est pleine. Précisément, son destin peut éclairer à l’heure où d’autres abominables hommes des lettres  se disputent le crachoir.

Si ses pamphlets antisémites et son passé collaborationniste justifient la controverse de 2011[1], faut-il proscrire une œuvre dont on ne peut nier la puissance novatrice? Outre, que l’homme est complexe et défie toute simplification. Enfin, sa trajectoire est enseignante, en particulier dans l’époque troublée qui est la nôtre. Si un écrivain a su peindre la noirceur des temps modernes et en illustrer les dérives –personnellement-, c’est bien le docteur Destouches, alias Céline.

Autant de raisons pour aller écouter le soliloque de Céline, établi par Géraud Bénech  sur la base d’extraits d’Un château l’autre, Féerie pour une autre fois, Rigodon, d’interview datées des années 50 et 60, et de quelques lettres.  Géraud Bénech a su tirer  de cet ensemble disparate le fil d’une existence paradoxale où le génie côtoie l’abjection, la paranoïa, l’autopunition.

 Le « monstre vomissant » et l’esprit de grand-duc

 Stanislas de La Tousche,  saisissant de ressemblance,[2] fait revivre Céline. Effet de réel garanti, grâce à l’illusion propre au théâtre ! Le comédien avait déjà incarné Céline dans Ma peau sur la table, un spectacle contemporain imaginé par David Ayala, Géraud Bénech et lui-même. Il récidive cette fois-ci en solo pour camper un Céline au bout du rouleau après son retour en France.

Dans un décor minimal évoquant le pavillon de Meudon où l’écrivain  a vécu jusqu’à son décès en 1961, Céline se livre au gré de ses associations à une remontée des souvenirs. Tout y passe : sa vie, la politique, la guerre, la banlieue ouvrière, le milieu littéraire. Son réalisme pessimiste vise juste. L’écrivain dénonce la veulerie humaine, tape du poing sur la table des bourgeois et des bien pensants, fustige le gratin germanopratin. Mais le « monstre vomissant de la littérature » (Franck Castorf) a aussi « l’esprit de grand-duc »[3]

 Si le goût des racines, à la suite, le fantasme d’une race purifiée de tous mélanges l’ont conduit au pire, « l’esprit de grand-duc » s’épanouit dans le raffinement d’un style, jouant du trivial et du sublime, hachant menu la phrase, enflant le lexique à la manière d’un Rabelais. Mixant tous les langages et tous les rythmes ! Passant de la plainte à l’imprécation, puis abruptement à la tendresse : «  C’est qu’on est gentil à l’intérieur. »

La voix intérieure vire au délire, le délire à l’outrage. La langue chargée d’affects violents domine la représentation de la réalité. Le réalisme est contaminé par les fantasmes et les visions sensoriels. Dans cette fulminante parole, les points de suspension sont comme autant de pauses pour reprendre son souffle. Signes calligraphiques propres à l’écriture célinienne, ils matérialisent les blancs de la pensée. Vide de la représentation ?  Ou dissimulation ?

Maudite ! soit la guerre. Maudits ! Les galonnés, les arrivés, les arrivistes, les pistonnés, les bourgeois, les juifs, les francs-maçons, les intellectuels…  La liste est longue. On en connaît les coordonnées éthiquement indéfendables. Echappent à la malédiction, les danseuses et avec elle l’espérance érotique (baume sur la plaie), sa mère, les chiens (la meute lâchée aux basques des importuns), et le dernier mais pas le moindre, Proust, -prochain inverse réciproque, question génie. Si Céline brocarde la pédérastie proustienne, il reconnaît que Proust occupe la première place dans la littérature française, sans doute avec l’idée qu’ils sont, tous deux, les seuls à mériter cette place.

 

Décrépit, mais le verbe haut, l’écrivain éructe des anathèmes, joue la victime. On pourrait à la longue se lasser de ses diatribes d’histrion, tantôt geignardes, tantôt vantardes, si la pièce ne faisait pas fait entendre d’autres accents que ceux de la persécution et de la ruse. Le soliloque célinien met au jour le romancier fin connaisseur de la poétique, critique littéraire averti, souligne un nihilisme où domine l’absurdité de l’existence, le chaos du monde et la cruauté des hommes, mais aussi l’ironie satirique et le comique picaresque, enfin la tendresse pour les pauvres, les effarés, les affligés.

Les formules céliniennes percutent. On oscille entre rire, malaise, dégoût et admiration. Admiration, pas seulement pour la langue, mais aussi pour la vérité  et la crudité de sa vision de l’horreur moderne,- de la guerre, du colonialisme, du capitalisme.

 

Le paria de la littérature ?

Le tout (joué en une heure) constitue une plongée dans l’univers célinien, quand mis, après guerre, au ban des écrivains et de la société, ne lui restent plus que la banlieue comme seul horizon,  sa plaque de médecin des pauvres, la compagnie de sa femme Lucette Almanzor, -professeur à domicile de danse classique-, ses chiens, une vie dépouillée, proche du dénuement. De là, ses récriminations incessantes à ses éditeurs successifs ( Robert Denoël puis Gaston Gallimard) en vue d’obtenir des avances.

Céline, ou l’éventail  des passions tristes, - misanthropie, amertume, haine de l’autre chevillée au corps, aussi bien à l’écriture, dégoût des hommes, obsession de la pureté-,  et leurs conséquences : le racisme pur et dur, et pour finir, l’indécrottable mauvaise foi.

Devenir le paria de la littérature, tel est le destin que Céline s’est inventé. A-t-il seulement eu conscience de sa propre abjection morale ? Il s’exonère à peu de frais de ses pamphlets immondes dont Bagatelles pour un massacre. On n’oublie pas son infamie et son cynisme en écoutant le monologue récité par SDLT. La pièce choisit de ne pas gommer l’ambivalence de Céline. Il y a, à l’origine de  la dérive de l’écrivain, une « fêlure » laquelle remonte, moins au trauma de la guerre qu’à son enfance de rien, entre père raté et mère à la peine.

Céline ne sait pas, ne peut pas se taire. Convaincu de détenir la vérité, il est prêt à s’attirer des ennuis en la clamant sur tous les airs, quitte à la faire passer pour une bouffonnerie après son procès. Quoi qu’il en soit, il aura tout fait tout pour subir l’opprobre général, - celui de ses pairs en particulier.

« Ca suffit comme boulot pour une vie tout entière ».

L’autre grand personnage de Y en a que ça emmerde est la mort. Céline l’a rencontrée à 20 ans pendant la Grande Guerre. Elle a fait de lui « un blessé trouble », bon pour la psychiatrie militaire. Il élucubre une balle fichée dans son crâne, indélogeable. Mourir sans faire un pli quand on est déjà presque mort, lui paraît souhaitable. Après la boucherie de 14/18, écrire sera la « faute première »[4]. Une fois le travail d’écriture enclenché, le mort en sursis se confond, -définitivement ?-, avec l’écriture. Le seul témoignage qui vaille ne peut provenir que  des cercles de l’enfer.

Céline, écrivain et médecin, raconte les corps pourrissant à petit feu, la dissection, la maladie, les monstres d’ici et d’ailleurs, sublimes et atroces, -l’Afrique dont la poésie fascine et dégoûte. Raconte la folie des temps modernes.  Sa mère ravaudait des dentelles abîmées avec précision et délicatesse, au prix d'un travail harassant et mal payé.  Il fait de l'ouvrage maternel une métaphore de son travail d'écrivain. La transmission s'opère du côté maternel. Des pères (des hommes), il n'y a rien à en tirer.

Pour Céline, écrire à partir de sa position morale et dans la société (position qu’il reproche à Mauriac, écrivain bourgeois et catholique), est forcément méprisable.  Témoigner de l’humaine condition, à partir de l’horreur et de la destruction, constitue pour lui le seul projet, digne de la littérature. Que faire d’autre, en effet, quand  à 20 ans, au sortir de la guerre, on n’a déjà plus que du passé? [5]

La mort est seul maître à bord: « La grande défaite, en tout, c’est d’oublier, et surtout ce qui vous a fait crever, et de crever sans comprendre jamais jusqu’à quel point les hommes sont vaches. Quand on sera au bord du trou faudra pas faire les malins nous autres, mais faudra pas oublier non plus, faudra raconter tout sans changer un mot, de ce qu’on a vu de plus vicieux chez les hommes et puis poser sa chique et puis descendre. Ca suffit comme boulot pour une vie tout entière. » (Voyage au bout de la nuit).

Céline, nihilo-collabo-démago-parano, mais pas seulement. Céline ou l’ambivalence faite écrivain. La haine n’est pas chose simple …

Au bout du compte, c’est la langue, -langue sous l’empire d’une négativité destructive, langue du refus et du rejet, haussée pourtant et parfois jusqu’au sublime- qui donne la mesure de l’écrivain. 

Y ' en a que ça emmerde donne envie de lire ou relire Céline, pour se faire une idée, autre que toute faite. On sort du théâtre un peu moins convaincu qu’on n’y était entré. On repart troublé.

Avec en tête, la silhouette de Ferdinand Bardamu, cavalier de liaison, chevauchant la mort, à la recherche d’un improbable régiment disparu dans la nuit et la fin d’un monde.



[1] La controverse de 2011 (wikipédia) : « Céline figurait parmi les 500 personnalités et évènements pour lesquels le ministère de la culture souhaitait, en 2011, des célébrations nationales (en l'occurrence, à l'occasion du cinquantenaire de sa mort). À la suite d'une protestation de Serge Klarsfeld, qui a déclaré « Frédéric Mitterrand doit renoncer à jeter des fleurs sur la mémoire de Céline, comme François Mitterrand a été obligé de ne plus déposer de gerbe sur la tombe de Pétain »59, le ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, a finalement décidé de retirer Céline de cette liste, estimant que « les immondes écrits antisémites » de l'écrivain empêchent que la République lui rende hommage.
Ce retrait a suscité en retour des protestations, particulièrement de la part de Frédéric Vitoux et de Henri Godard .

[2] « Au-delà d'une troublante ressemblance, SDLT ne se contente pas d'interpréter Céline, il est Céline ! », David Alliot après la prestation du comédien au festival off d’Avignon 2012

[3] - « Je suis le raffiné, hélas ! j'admets... des goûts de Grand Duc (…) », Louis-Ferdinand Céline.

[4] -« Ca a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate  qui m’a fait parler. » Incipit de Voyage au bout de la nuit.

[5]-« A vingt ans je n’avais déjà plus que du passé » (Voyage au bout de la nuit).

 

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