Ô solitude, roman, Catherine Millot

 Ecrire pour dire «le bonheur de vivre seule, lorsque la légèreté qui l'accompagne va jusqu'à l'effacement de soi dans la joie contemplative.» Ô solitude ! my sweetest choice !(1)Parler du bonheur de la solitude, comme le fait Catherine Millot dans son livre, peut paraître un luxe de nanti en ces temps difficiles, quand la plupart des individus luttent pour survivre et peinent à faire lien social.

 Ecrire pour dire «le bonheur de vivre seule, lorsque la légèreté qui l'accompagne va jusqu'à l'effacement de soi dans la joie contemplative.»

 Ô solitude ! my sweetest choice !(1)

Parler du bonheur de la solitude, comme le fait Catherine Millot dans son livre, peut paraître un luxe de nanti en ces temps difficiles, quand la plupart des individus luttent pour survivre et peinent à faire lien social. Dans ce contexte, la solitude paraît une calamité sociale, voire le symptôme d'une société qui se délite. Pourtant, nous dit l'écrivain psychanalyste, la solitude est une donnée fondamentale de la liberté. La solitude n'est pas seulement une désolation : un problème psychologique ou un isolement non désiré, avec son cortège de misères -sociale, économique, sexuelle-, elle peut être aussi une aptitude, un goût, voire une passion. Outre que dans la solitude, il y a place pour la rêverie, l'étude et la création. En ce sens, elle se rapproche de l'otium, nom latin donné à l'oisiveté studieuse, envisagée comme retranchement, plus ou moins prolongé, de la vie sociale. La solitude, quand elle est un destin librement consenti, constitue un mode de vie qui n'est pas sans risques. Car la solitude est par essence ambivalente; elle a pour revers de la médaille, la privation, l'abandon, le dénuement, l'exclusion. Elle a pour substrat, le vide, la dépression, la perte et la douleur. Certains la fuient, d'autres la recherchent. Pour les poètes, la solitude recentre sur l'essentiel. « Une seule chose est nécessaire : la solitude, écrit Rilke dans Lettre à un jeune poète. La grande solitude intérieure. »

 

Un curieux roman

 

Ce livre, curieusement qualifié de « roman » sur la page de couverture, n'est pas une fiction romanesque, ni une autofiction d'ailleurs, plutôt une anamnèse : la relation de la propre histoire de Catherine Millot, -de son « cas », si l'on peut dire, intriqué à l'histoire de la « maladie de la solitude », en ses multiples incarnations. Ô solitude s'attache à de nombreuses figures solitaires, la plupart d'entre elles écrivains et artistes, mais aussi, proches, gens célèbres et inconnus. Ainsi, ce « roman » est-il,  un récit autobiographique, où l'auteure s'efface au profit de celles et ceux avec qui elle a des « affinités solitaires », au profit également des œuvres d'art et des livres sans lesquels bon nombre de solitaires ne sauraient apprécier leur isolement, enfin au profit de la nature et de ses paysages, propices à l'exploration et à la rêverie, et parmi eux, les îles et le désert. L'« île », terme auquel se rattache étymologiquement le mot « isolement », comme le désert, lieu de l'anachorèse, séparent le sujet qui séjourne dans leurs lieux, volontairement ou involontairement, du reste du monde. Avec cet ouvrage hybride, conjoignant autoportrait, biographies, essai, critique littéraire et pensée analytique, limpide malgré la complexité et la richesse de son approche, Catherine Millot explore le territoire contrasté de la solitude et compose une méditation  sur l'art de la cultiver, toujours au cas par cas.

On y apprend que le bonheur de vivre seul dépend de la déprise de soi, cet état (ou sentiment) extrême que Lacan a nommé « desêtre ». Le chemin du « desêtre » peut passer par l'analyse, par le voyage en terre inconnue, par la création, tels qu'en témoignent les artistes et écrivains, convoqués par l'auteur, enfin par l'expérience mystique, de Jeanne Guyon, à Etty Hillesum en passant par Simone Weil, auxquelles Catherine Millot a consacré un ouvrage précédent, intitulé  La vie parfaite.

 

 

Une lecture en apesanteur

 

Philosophe de formation, universitaire, psychanalyste et écrivain, Catherine Millot a peu publié : trois essais et deux autobiographies en 10 ans, tous parus chez Gallimard, plus une thèse intitulée Freud Antipédagogue, publiée en 1979. C'est dire, si le lecteur qui a déjà goûté ses livres attend chaque parution avec impatience.

Chacun de ses livres comble l'attente délicieusement différée. Son style n'a ni l'aridité, ni le caractère ésotérique de bien des productions intellectuelles contemporaines. Il invite plutôt à des promenades érudites et sensibles. Catherine Millot nous prend par la main, le cœur et l'esprit, pour nous faire connaître, ou reconnaître, les sentiments extrêmes, noués à cette étrange jouissance qu'est la solitude, et qui ont pour noms : « vide, disparition, dépression, ravage amoureux, vertige, détachement, sentiment du sublime ou de l'infini, liberté ».

« L'impatience heureuse des commencements. », premiers mots écrits par l'écrivain devant sa page blanche, constituent l'incipit du texte. La lecture s'enclenche : écriture et lecture sont  toutes deux « impatience heureuse » d'un dialogue à venir. Le lecteur peut emboîter le pas au texte et commencer à ressentir les effets d'apesanteur de son « gai savoir ». Rien dans le style de Catherine Millot «qui pèse et  pose » (2), y compris quand elle traite de la jouissance mortifère.

Le livre débute avec une femme sur le déclin laquelle, comme l'héroïne solitaire de Villa Amalia (P. Quignard cité par Catherine Millot), accède dans les îles à « un moment de bonheur inédit. » : « le bonheur de vivre seule », à un moment de sa vie où les hommes ont cessé de l'aimer.  Cette vacance de l'amour est propice à des retrouvailles avec soi. L'insoutenable légèreté de l'absence, de l'autre comme  à soi-même, se transmue en présence vivante du monde, en toutes ses choses perdues, terriblement belles, comme le corps des hommes d'équipage contemplés par la narratrice. Dans cet état d'apesanteur, -de joie contemplative-, il n'y a plus ni dehors, ni dedans : tout peut« ex-sister » :

«  Je jouissais d'être sans avenir. Ma vie était devant moi comme un horizon vide où rien n'arrêtait le regard. J'en éprouvais une singulière impression de soulagement, d'évasion et d'absolue liberté. »

 

Des solitudes

 

Ô solitude est le portrait d'une solitaire tournée vers d'autres solitaires dont elle nous fait partager le destin. Aucun nombrilisme, donc dans son approche. Il y a autant de solitudes, qu'il y a de styles d'existence et de noms propres. La solitude est divisible, en autant de degrés, de créations subjectives et de trajectoires qu'il y a de sujets singuliers :

 - Caspar David Friedrich dont la peinture « suggère un lien entre la mélancolie, le goût de la solitude et celui de l'infini. » ;

- Edgar Poe dont la «  Descente dans le maelström illustre à merveille la volupté de se tenir sur la crête de la terreur, au bord de l'anéantissement. » ;

- Mlle Charlot, institutrice de la narratrice, internée à Charenton « dans un état de mélancolie profonde. » ;

-  la séquestrée volontaire de Poitiers, croupissant  « dans la vermine qui grouillait sur sa couche, au milieu des immondices », extrême de la clôture » ;

- la grande bourgeoise napolitaine, restée chez elle sans sortir depuis 20 ans tout en publiant des ouvrages de cuisine napolitaine qu'elle a écrits, et dont la claustration pour être un symptôme pathologique, n'en est pas moins, le seul dont elle soit affectée, contrairement à la séquestrée de Poitiers ;

- Léonie, la tante de Marcel, clinophile (3) « hypondriaque légèrement paranoïaque », personnage de la Recherche du temps perdu, « modèle atavique du narrateur lui-même », « plus reclus qu'Albertine, sa prisonnière » ;

- Sôseki  échappant à la contrainte quotidienne pour atteindre ce détachement intérieur qui porte le nom japonais de «  « fûryû » qui signifie à la fois le goût pour la poésie, la peinture, le thé, ainsi que la liberté et le désintéressement de l'activité propre à l'art, et la sérénité qui l'accompagne. » ;

- Barthes, aspirant à la solitude tout en aimant la compagnie, qui conçoit, après le décès de sa mère,  la solitude comme l'espace du silence et de l'écriture: « le vide de l'absence devient espace sacré où l'art, parfois ,advient. »,  sous la forme de « la préparation du roman », passion de l'œuvre virtuelle et de l'attente : « On songe au Désert des Tartares, à l'attente vaine , à la frontière de rien, d'un ennemi absent, comme à celle d'un messie qui ne vient jamais. Le personnage de la nouvelle de Henry James, La bête dans la jungle, lui aussi, attend sans fin une chose dont il ne sait rien, sinon qu'elle est son destin. » ;

- W.H. Hudson, naturaliste, passionné par les oiseaux migrateurs et le désert de Patagonie, qui trouve à s'y enseigner à l'aune de la solitude et de la désolation, du silence et de l'infinie sauvagerie  de la nature avec laquelle il fusionne ;

- Purcell qui adonné le titre à l'ouvrage, Rilke, et quelques autres encore.

Mais quelles que soient les formes variées que peut prendre la solitude, elle trouve sa source dans l'enfance, dans la maladie en particulier, dont la solitude constitue un usage. Libre à chacun d'en faire  bon usage, ou pas, et d'inventer, à la suite, un  style de vie original. La solitude conduit à lâcher prise sur les déterminants sociaux et les identifications y afférentes pour s'ouvrir à l'inconnu de soi et au monde.

 

 

L'expérience du « desêtre »

Avec Abîmes ordinaires, La vie Parfaite et Ô solitude, Catherine Millot montre que le « désêtre »  a une dimension extatique, proprement féminine (que l'on soit homme ou femme, cas des mystiques masculins par exemple). Il consiste pour un sujet à faire l'expérience du vide, de l'abandon et de l'inexistence. Toutes choses que les femmes connaissent bien, en particulier quand l'amour se transforme en ravage.

Tous les sujets ne sont pas susceptibles de cette espèce de bonheur paradoxal qui fait préférer sa propre compagnie à celle des autres, non pas par peur ou rejet des autres, ou encore par une sorte de repli  narcissique, mais par inclination pour l'abandonnement et le dénuement, conditions préalables à la rêverie, la création et la réflexion. Ces expériences pour être extrêmes n'en sont pas moins communes, - des « abîmes ordinaires »- . L'auteur les déplie une à une, dans un style sobre, marqué d'un imperceptible trait d'humour et imprégné d'une subjectivité, d'autant plus authentique qu'elle est le fruit d'un détachement, lentement mûri.

Catherine Millot s'intéresse aux états limites, aux ressorts tortueux de la vocation littéraire et de la création, et à ce qui dans son existence personnelle a partie liée avec ces aspirations inconfortables. Elle montre que la négativité destructrice à l'œuvre dans la solitude peut s'inverser en créativité, pour peu qu'un sujet accepte le singulier désir qui l'anime, à son insu.  La solitude, en fin de parcours, peut se dépasser en une révélation (un « déclic ») et une résurrection. Ainsi de Giacometti, faisant,un matin, l'expérience effroyable de l'inanité de sa présence au monde et de son art, du morcellement de la réalité en choses muettes et séparées « par des incommensurables gouffres de vide ». Revenant « plus tard sur cet instant, il dira : »C'était un commencement. Alors il y a eu transformation de la vision de tout. » Cet éveil brusque de l'esprit, -satori-, on peut également en faire l'expérience en analyse.

 

Voyage aux confins de soi et du monde

 

« Le choix de la solitude a toujours pris deux visages : celui de la cellule ou celui du désert. » Et ci-après : « Sans doute existe-t-il une secrète équivalence entre la clôture et l'ouverture illimitée ».

Ô solitude pose une relation d'équivalence entre entités opposées : dedans/dehors, clôture/ouverture, absence/présence, par une action : la solitude, ce voyage intérieur, permet de « revisiter (les) parages ou approcher à nouveau (les) bords » des gouffres psychiques, -ces états « limites » : de la déréliction à l'angoisse, en passant par l'extrême solitude de l'autiste. La solitude nous mène aux confins de la psychè, comme le voyage et l'exploration nous conduisent vers les rivages de mondes inconnus. Le terme « confins », désigne ici un territoire intermédiaire, inquiétant, à la fois familier et étranger.

Le solitaire scrute l'horizon, aussi bien le vide, et l'affronte. Il se tient, comme les personnages peints par Caspar David Friedrich, au bord des précipices, au bord de ce qui fait trou dans le langage et l'existence, et qui n'est pas sans rappeler le monde archaïque de l'avant-moi quand l'être n'était pas encore un individu aliéné à la société des hommes, et pris dans le carcan des conventions qui très tôt s'imposent. L'inexistence, -l'effacement du « moi fort », tellement prisé aujourd'hui-, constitue un espace vierge (une page blanche) où peut commencer un territoire immense et sauvage. Un territoire dangereux mais exaltant.

C'est sur la crête de ces « bords », tout près de la gueule de l'abîme, que l'écrivain nous fait passer, en déclinant les divers états matériels de la solitude, entre clôture et ouverture. De l'appartement de Barthes, à la cellule monastique des extatiques, en passant par la chambre et le lit de la narratrice comme de Proust, ou plutôt de son personnage Léonie ; des îles de l'archipel Egadi et Lofoten au désert de Patagonie, et à celui livresque des Tartares.

 

L'avant-moi

 

Catherine Millot, « clinophile » assumée, « travaille au lit » telle « l'araignée au centre de sa toile, attentive à toutes les vibrations », à l'instar du narrateur-araignée de La Recherche, désigné ainsi par Deleuze dans Proust et les signes. L'araignée , « sans yeux, sans nez, sans bouche », précise Deleuze, « répond uniquement aux signes, est pénétrée du moindre signe qui traverse son corps »

La toile en train de se tisser dans l'écriture est un espace organique et vivant, tout à la fois clos et ouvert, lieu de réclusion volontaire où l'écrivain se tient, attentif. L'écrivain vit dans un monde qui n'est pas seulement  tissé de signifiants, mais aussi de signes, à ce titre, il est un peu autiste. L'autiste pense en images. Les signes pour lui sont contigus au monde des choses. Du coup s'il n'est pas coupé de la représentation, faute de pouvoir s'inscrire dans la réciprocité énonciative et émotionnelle, il est séparé des autres. Il vit en vase clos.

Ce n'est pas un hasard si le livre s'achève avec la rencontre de la narratrice et d'une autiste « Asperger » qui lui explique qu'elle s'est toujours senti « étrangère à tous et comme coupée du monde. » Une étrange connivence s'établit entre elles deux : « Pour un peu, je me serais dit qu'elle avait reconnu en moi une semblable, si je ne m'étais pas rappelé que les autistes n'ont pas de semblables. »

Les autistes connaissent l'extrême clôture. Ils sont restés dans l'avant-moi, dans cette extériorité radicale qu'est l'autoérotisme constitué selon Lacan, cité ici, « avant toute intériorisation, un dehors sans dedans où le sujet est encore tout confondu tant avec l'Autre qu'avec ses objets.  « On (y) manque de soi (...). Ce n'est pas du monde extérieur qu'on manque, comme on l'exprime improprement, c'est de soi-même. »

Cette confusion originelle (du premier âge), « ce serait cette part de soi que nous retrouverions lorsqu'il nous arrive de nous fondre heureusement avec le monde, avec l'être aimé, ou dans tout autre forme d'extase .»  La solitude, en sa dimension autoérotique, -d'avant le langage -, n'est pas narcissique, plutôt ouverture et liberté illimitées.

 

Le livre aura commencé dans ces îles méditerranéennes où Ulysse accosta et se sera achevé non loin des îles Lofoten, avec le « magnifique vortex » décrit par Edgar Poe dans La descente dans le maelström, lequel phénomène naturel est décevant dans la réalité, constate la narratrice. La littérature hausse la réalité  jusqu'à la légende, conclut Catherine Millot.

 Ô solitude a convié le lecteur à faire un voyage initiatique, au cœur de ce « vortex » qu'est la psychè. En suivant le fil dévidé par la narratrice-araignée, on aura vécu dans une solitude des latitudes (4) choisie, orientée par  un savoir qui implique la joie et la liberté. Le désir de vérité, aussi.

 

 

 

Ô solitude,

roman,

CatherineMillot

Ed. Gallimard, coll. L'infini, 2011, 176 p., 16€50.

 

Notes

1-  Vers de Katherine Philips, cité en exergue .

2- Verlaine, Jadis et naguère, 1884, « Art poétique » :

De la musique avant toute chose,

Et pour cela préfère l'Impair

Plus vague et plus soluble dans l'air

Sans rien en lui qui pèse ou pose

 

3- r.wikipedia.org/wiki/Clinophilie 

 

4- Voir la chanson Solitude des latitudes de Gérard Manset. Ecrivain et musicien,  G. Manset voyage en solitaire. Catherine Millot ne le cite pas, mais je le fais figurer ici, encontrepoint :

Solitude des latitudes

Se glisse dans tes draps

Solitude

Ce soir te quittera

Solitude des longitudes

Solitude

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