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Billet de blog 7 avr. 2022

Des risques engendrés par l'inadéquation de l'élection présidentielle à notre temps

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À l’occasion de l’émission Élysée 2022 du 31 mars, la journaliste Léa Salamé a demandé à Fabien Roussel quel était le meilleur président de l’histoire de la Cinquième République (1958). Après avoir cité de manière chronologique chacun des titulaires de la fonction suprême, le candidat communiste a fait valoir que la tendance était à la dégradation continue de la qualité des chefs d’État.

Si cette appréciation peut être partagée en l’assortissant éventuellement de quelques nuances, il convient d’admettre que depuis 1965, date de la première élection présidentielle au suffrage universel depuis celle de 1848, le vainqueur engrange de moins en moins de voix au premier tour au regard du nombre d’inscrits (cf. diagrammes infra).

Déduction faite de Charles de Gaulle en 1965, nul autre candidat ne s’est jamais trouvé en position d'espérer remporter l’élection dès le premier tour – du reste, la mise en ballottage du général de brigade par François Mitterrand fut en son temps considérée comme un exploit du candidat socialiste. Pour autant, le vainqueur est longtemps parvenu à réunir autour de son nom une partie significative de l’électorat avant le second tour (28,6 % des voix par rapport au nombre d’inscrits aux élections de 1965, 1969, 1974, 1981 et 19881), ce qui n’est plus le cas depuis environ cinq lustres (19,3 % pour les élections de 1995, 2022, 2007, 2012 et 20172).

Résultant de multiples facteurs, parmi lesquels il est possible de citer, de manière non exhaustive, l’augmentation de l’offre politique, le déclin des grands partis traditionnels, le retrait du jeu électoral d'une partie importante des inscrits ou encore l’essor de l’extrême droite, cette évolution porte atteinte à l’idée qui avait contribué au succès des institutions nées de la Constitution du 4 octobre 1958, à savoir l'obtention par le chef de l'État d'un important capital politique à la faveur de l'onction du suffrage universel. Dans ces conditions, la légitimité du président de la République apparaît au fil des mandats de moins en moins solide, a fortiori quand son élection est en partie acquise grâce à la mobilisation des inscrits souhaitant empêcher l’extrême droite de remporter le scrutin, comme en 2002 et en 2017, où Jean-Marie et Marine Le Pen respectivement s’étaient qualifiés au second tour, cependant que les pouvoirs du chef de l'État demeurent considérables.

En 2022 et pour la troisième fois depuis 2002 donc, les citoyens pourraient être appelés à voter au second tour pour un candidat, Emmanuel Macron en l’espèce, qui aurait rassemblé au premier tour peu de voix par rapport au nombre d’inscrits, notamment si le taux de participation s'avérait plus faible que d’ordinaire, et dont le New York Times doutait récemment qu’on pût encore le classer au centre droit3. Or, rien ne garantit que suffisamment d’inscrits, notamment ceux s'identifiant plutôt à la gauche, continueront de répondre favorablement à cette demande, si bien que l’hypothèse d’une victoire de Marine Le Pen le 24 avril ne peut pas être exclue (cf. billet de Gaël Brustier4).

Malgré le déclin tendanciel des voix obtenues au premier tour par les présidents de la République et l’essor de l’extrême droite dans l’élection reine de la politique française, c’est un euphémisme d’écrire que le débat sur l’inadéquation des institutions de la Cinquième République aux temps présents et aux tendances électorales n’a pas été suffisamment porté. Ce renoncement a contribué à renforcer le risque d’une victoire de Marine Le Pen, dès lors que de nombreux citoyens refusent de confier des pouvoirs importants à une personne dont ils ne partagent pas les idées (la retraite à soixante-cinq ans, l'apprentissage dès la classe de cinquième et le renforcement des contraintes pesant sur les allocataires du revenu de solidarité active pour ne citer que trois des marqueurs droitiers invoqués lors de cette campagne par l'actuel chef de l'État). Par conséquent, il apparaît indispensable que des propositions de nature institutionnelle soient de nouveau largement formulées dans le champ politique, en renouant avec la tradition parlementaire nationale et en s’inspirant de l'expérience d’autres démocraties européennes comme l'Allemagne ou l'Espagne. Une réforme des institutions permettrait peut-être effectivement de mieux prendre en compte la diversité des convictions et d'atténuer le risque d'une prise de pouvoir par l'extrême droite.

1 Au total, 164 554 261 inscrits sur cette période et 47 080 258 voix obtenues par les vainqueurs de l’élection au premier tour (28,61%).

2 Au total, 219 274 435 inscrits sur cette période et 42 392 110 voix obtenues par les vainqueurs de l’élection au premier tour (19,33%).

3 «  Mr. Macron has consistently pivoted to the right, so much so that there has been discussion of whether he should be regarded as a center-right president. » https://www.nytimes.com/2022/04/06/world/europe/france-presidential-election-far-right.html

4 http://www.slate.fr/story/225951/marine-le-pen-rn-election-presidentielle-elysee-possible-victoire-accident-electoral

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