Morts Israeliens et Palestiniens: la géométrie variable de l'indignation

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Le traitement de la question palestinienne dans democracy now (DN!) pourrait être résumé (un peu brutalement) en deux axes: (i) documenter exhaustivement les violations du droit international dans les territoires occupés (ii) comprendre et mesurer le support américain à la diplomatie et l'armée israélienne par le gouvernement, les lobbys et les médias.
 L'angle qu'a choisi DN! pour aborder le meurtre de quatre juifs Orthodoxes et d'un Druze cette semaine est assez parlant. Le premier sujet est une interview de la journaliste d'Ha'aretz Amira Hass (seule journaliste juive résidente dans les territoires occupés que l'on peut écouter ici) qui détaille les premiers éléments de son enquête. Le deuxième, celle d'un professeur de Columbia University d'origine palestinienne détaillant le contexte très inquiétant de cet assassinat et les éléments laissant présager un emballement possible de la situation.


Les deux assassins de la synagogue d'Har Nof vivaient très vraisemblablement dans un village voisin partiellement détruit, manquant de tout. Il semble à cette heure qu'ils travaillaient à Har Nof, ville coquette, verte et spacieuse essentiellement peuplée de colons d'origine anglo-saxonne construite sur les ruines du village palestinien de Deir Yassine. Cet "Apartheid local" pavé d'hostilités, entravé de check-points, quadrillé sur terre par une police brutale dans les airs par la surveillance embarquée était donc au coeur de la vie de ces deux palestiniens.



Amira Hass souligne que dans leur grande majorité, les palestiniens qui vivent dans cette zone n'approuvent pas ces meurtres mais expriment une profonde compréhension de la colère, de la frustration et de la haine qui a pu les y mener. Il semble au final que cette position soit celle de la journaliste elle-même et peut être de DN! qui n'oublie pas de rappeler l'interdiction par les Israéliens de l'accès à la mosquée Al-Aqsa (la grande mosquée qui se situe juste derrière le mur des lamentation et qui est le haut lieu de prière musulman depuis 1500 ans) ainsi que le meurtre par des israéliens du jeune palestinien Mohamed Abu Khdeir retrouvé brulé vif à Jerusalem Est il y a quelques semaines.



Amira Hass est connue pour ses positions souvent qualifiées de "pro-palestiniennes" par exemple en défendant - choquant pour beaucoup d’israéliens mais aussi pour certains de ses confrères Américains et Européens - les jets de pierre par les palestiniens, les nommant "un droit de naissance et une obligation pour chaque personne vivant sous occupation".



Jusqu'ou peut aller l'empathie d'un journaliste pour son sujet? Dans le privé des échanges éclairés avec amis et collègues, il me semble toujours retrouver une nécessité de nommer de façon plus ou moins subjective les racines du mal. Mais que se passe t-il quand un journaliste ou un homme politique fait le même exercice intellectuel? Il se retrouve acculé à devoir souligner plusieurs fois dans son propos que "bien entendu" en "aucun cas" on ne peut justifier la violence.


Amira Hass apparaît avoir lâché ce drapeau blanc, ticket d'entrée dans toute conversation publique "entre personnes sérieuses". Est-ce parce qu'elle vit sur place et parle l'arabe? Est-ce parce qu'elle vit sur place depuis de nombreuses années? Ou bien est ce la fin de l’objectivité et donc la fin du travail de journaliste?



Il est à peu près certain que cette question est abordée dans les écoles de journalisme et dans les rédactions. Mais je crois que la réponse n'est pas triviale. Dans un discours public manichéen dans lequel seuls ceux qui ont de fait abandonné toute lutte violente ou radicale méritent notre empathie, nous nous retrouvons dans l'impossibilité de penser une forme de justification aux insurrections violentes. Ne sommes-nous pas alors en train de nous priver de la seule façon de penser le conflit israélo-palestinien? Celui d'admettre que tout être humain soumis à la violence d'Etat, vivant soit sous les bombes soit dans l'humiliation quotidienne; tout être humain qui vit dans la disparition de tout espoir de changement à l'échelle de sa vie peut se retrouver à penser la terreur comme unique recours.
Le sujet est certes éminemment complexe, mais il me semble que cela pourrait constituer une voie rapide vers un consensus simple: il n'y aura pas de fin à ce conflit tant qu'il y aura un écrasement moral et physique continu et indifférencié des palestiniens par l'Etat israélien.

Liens:


Interview d'Amira Hass et du Professeur Rashid Khalidi: http://www.democracynow.org/2014/11/19/palestinians_always_live_in_fear_jerusalem
et http://www.democracynow.org/2014/11/19/jerusalem_unrest_threatens_wider_flare_up


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