Myriam & Meriem

 

Le sang coulait sur son front. Ses grands yeux verts, ses boucles…qui aurait pu dire si elle était de Gaza ou de Jaffa ?

Avec une barrette et ses petits cheveux noirs, Myriam marchait dans les rues de Tel-Aviv. Elle tenait la main de son père et se concentrait pour le suivre sans tomber. Deux pas pour chaque pas. Son père l’emmenait au marché avec entrain. Elle savait que cet endroit le rendait heureux. Il y parlait une langue qu’elle ne comprenait pas et cela la rendait très fière. 2Kg, 1Kg, 250g… les chiffres défilaient et les sacs s’empilaient d’au dessus.

 

Meriem regardait son père partir tous les matins. Il ne se retournait pas. Ces moments de séparation matinale la rassuraient. Chaque jour elle constatait qu’il partait vite, la tête droite. De sa fenêtre elle imaginait son regard absorbé, toujours absent, toujours devant.

Il partait soigner des gens.

Il y a quelques temps il n’avait pas pu soigner Nono, son grand père. La maison était restée silencieuse toute la semaine. Dans le camp, beaucoup de gens étaient venus les voir. Son père était resté en haut, dans ses pensées. «Meriem» souriait-il en silence quand elle entrait dans la pièce.

Son père lui parlait souvent de la frontière du camp, « au-delà vivent nos frères ».

Meriem pensait à ces frères, de l’autre côté, en Israël. Elle aimerait les rencontrer lui avait-elle confié un jour. Elle espérait qu’ils lui racontent ce qu’il y avait qui rendait Nono triste. Lui aussi vivait de l’autre côté du mur avant. Parfois, assis, il prenait un peu de terre dans ses mains et des larmes se frayaient un chemin entre ses grosses rides.

 

Myriam avait demandé à son père quelle était cette langue qu’il parlait ? « L’arabe ma fille ».« Mais où t’as appris à parler larabe ?

- En Egypte où je suis né.

- On pourra aller à l’Egypte, Abba?

- Oui ma fille, tu iras un jour sans moi. » Puis il s’était tu.

Elle voulait poser des questions, « c’est ou l’Egypte? » par exemple, mais elle n’avait rien dit.

Un matin, les sirènes avaient sonné.

Ses parents l’avaient emmenée chez sa grand-mère.

Nona, tu parles larabe toi aussi ? « Oui ma chérie » Tu es née à l'Egypte aussi? « Non, je suis née en Syrie »

Myriam regardait silencieusement sa grand-mère préparer à manger. Plusieurs petits plats, des feuilles de vignes, des oignons farcis, des gâteaux aux dattes...

 

Ce jour là, Meriem n’avait pas pu voir son père partir au travail. Sa mère, ses quatre sœurs et elle étaient descendues tout en bas de l’immeuble. Beaucoup de personnes étaient venues aussi dans la petite salle. On entendait des sifflements, des tremblements. Les yeux fermés, Meriem imaginait les gouttes entre les rides de Nono. L’eau tombait sur la terre sèche et formait des petites étoiles. Nono avait plus de rides que d’étoiles dans le ciel de Gaza.

...

Sa mère et ses sœurs avaient gardé les yeux fermés.

Pourtant, il faisait maintenant jour dans la pièce.

 

Nona avait demandé à Myriam de mettre les informations françaises et elle les regardait sans manger. Deux femmes criaient à l’écran. Elles parlaient la langue d'abba.

Une petite fille avait du sang sur le visage. Des gouttes filaient entre ses yeux jusqu’au coin des lèvres. Elle avait de grands yeux verts comme les siens. Nona éteignit la télévision et l'emmena en promenade.

Myriam regardait les rides de Nona bouger sous les lampadaires.

Au loin, on entendait la mer.

« - Tu sais, j’ai du quitter mon pays.

Dans la nuit j’ai cousu mes bracelets dans l’ourlet de ma chemise.

Ton grand-père avait une fabrique en Egypte, toute la famille habitait là bas. Ton grand père m’aimait énormément...

Ici sont arrivés des gens du monde entier. Ici on ne serait jamais chassés ».

 

Il y a tellement de souffrance entre ces deux mers que la terre est sèche.

Toi, tu devras partir aussi.

Il n’y aura pas de paix sur une terre où l’on tue les petites filles. Si tu ne comprends pas, que tu es perdue, tu pensera à tes ancêtres. »

 

« Un jour, tu devras leur faire honneur ».

 

 

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