A la suite de la dramatique affaire d’Annecy, de nombreux commentaires et articles de presse ont souligné la prévalence des troubles mentaux chez les migrants tout en entretenant une grande confusion dans les termes entre réfugiés, demandeurs d'asiles, sans papiers, migrants...
Les réfugiés sont définis comme des personnes qui, en raison d'une crainte fondée de persécution, sont forcées de fuir leur pays et les demandeurs d'asile sont celles qui cherchent à être protégées contre la persécution ou des atteintes graves dans un pays autre que le leur. Les deux groupes peuvent avoir été contraints de faire face à divers facteurs de stress, tels que la persécution, la violence, la torture, la détention et la perte de leurs maisons et de leurs moyens de subsistance.
Il ne s'agit en aucune manière de la situation de toutes les personnes d'origine étrangère. Les demandeurs d'asile et les réfugiés ne représentent qu'une très faible proportion des étrangers installés en France ou en Europe.
Il faut absolument éviter que ce débat d'une grande complexité épidémiologique et sociale, vienne alimenter des discours politiques portés sur la haine.
Il y a quelques mois, un psychiatre, dans un journal connu pour son orientation politique extrême, prétendait que les migrants étaient génétiquement prédestinés à être violents. Je n’ai observé aucune réaction dans le monde de la psychiatrie, ce qui m’a contraint à me plaindre auprès de l’Ordre des médecins pour incitation à la haine raciale et obliger ainsi l’auteur à retirer son article.
De manière générale, il existe une surreprésentation des migrants dans les études de prévalence mais les conditions des enquêtes diffèrent et les populations étudiées n'ont pas toujours de points communs en dehors du fait qu'elles sont d'origine étrangère. En épidémiologie il existe une condition incontournable, la définition du cas doit être la plus précise possible.
Que signifie le mot migrant ? Il n’existe actuellement aucune définition consensuelle et toutes les études publiées ne parlent pas nécessairement de la même chose.
Mais alors qu’est-ce qu’un migrant ? Voilà une question d’importance, le terme étant non dénué ni d’idéologie, ni d’ambiguïté (La Cimade). Il n’existe aucune définition juridique du concept de « migrant » au niveau international. Migrant international, Travailleur migrant, Réfugié, Demandeur d’asile, Migrant environnemental, Déplacé interne, « Clandestins ou sans-papiers », tout est confondu dans ce terme générique.
Pour l’UNESCO, est considéré comme migrant international, toute personne qui vit de façon temporaire ou permanente dans un pays dans lequel il n’est pas né et qui a acquis d’importants liens sociaux avec ce pays. Dans les études, ce terme désigne habituellement tout sujet né à l’étranger, ou dont au moins l’un des parents est né à l’étranger. Dans les études anglaises, le concept porte sur la couleur de la peau. Il n’y a pas eu de migration avant les années 1950, quand sont arrivés les migrants anglophones afro-caribéens. Ce qui fait que la majorité des individus de peau noire dans cette société sont issus de l’immigration. En France, l’immigré est né à l’étranger et de nationalité étrangère à la naissance, qui a pu éventuellement acquérir la nationalité française par la suite (Haut Conseil à l’intégration,1991).
L’autre question concerne la superposition, voire la confusion entre migrant et origine ethnique. Encore un sujet complexe.
Il faudrait également distinguer d’emblée migrants de première génération, enfants de migrants, qui ne sont pas migrants eux-mêmes (2ème et 3ème génération), le cas des sans-papiers, …
L'histoire des différentes migrations n'est pas la même. L’immigration algérienne a démarré au début du 20ème siècle. Sa première « deuxième génération » date de l’entre-deux-guerres. L’immigration marocaine prend son essor surtout dans les années 60 et l’immigration tunisienne est moins importante. Qu’en est-il de ceux originaires des autres pays de l’Union européenne. Sont-ils considérés comme des migrants ?
Il y a plus de 20 ans déjà, l’étude ESEMeD (2000) menée dans 6 pays européens, soulignait que les conditions particulièrement dures de la migration aujourd'hui en Europe menaient à une détérioration de la santé mentale des nouveaux migrants. Ils sont confrontés à des ajustements majeurs en raison des changements considérables, par le fait de la migration, dans leur environnement social, culturel et économique. Des psychiatres ont décrit des symptômes communs aux migrants désignés sous le nom de syndrome d’Ulysse ou « Chronic and Multiple Stress Syndrome in Immigrants » dont l'incidence serait croissante dans beaucoup de services psychiatriques à travers l'Europe. Les immigrants touchés par ce syndrome manifestent des symptômes dépressifs mélangés avec des symptômes anxieux, somatoformes et dissociatifs.
La première méta-analyse consacrée aux troubles psychotiques chez les migrants et leurs enfants (E. Cantor-Graae, J-P.Selten. 2005) montrait que ceux de la « première génération » avait un risque relatif multiplié par 2,7 et de 4,5 chez leurs enfants par rapport aux autochtones, et que ce risque augmentait encore plus avec la couleur de la peau.
Dans une des rares étude française consacrée au sujet, on relève une augmentation de la prévalence des troubles psychotiques chez les immigrés, allant jusqu’à la troisième génération.
Dans un autre registre de troubles, un certain nombre de données montrent que les enfants de migrants peuvent présenter des risques de troubles du neurodéveloppement plus élevés que ceux des populations autochtones avec des facteurs de risque qui établissent un lien entre le statut de migrants des parents et le développement neurologique de leurs enfants. L'immigration maternelle est associée à une augmentation du risque de Trouble Envahissant du Développement.
Au Royaume-Uni, on observe 4 à 6 fois plus d'autisme chez les enfants de Caribéens et plus généralement les mères nées hors d'Europe ont un risque plus élevé d'avoir un enfant avec un Troubles du Spectre Autistique par rapport aux mères autochtones. Les facteurs mis en cause concernent l’exposition différente aux facteurs de risque neurodéveloppementaux avec plus de facteurs de risque pré, péri et post-natales : obésité, faible statut socio-économique, logement inadéquat, mauvaise alimentation, plus exposés aux polluants environnementaux, tels que la dioxine, les PCB, la pollution atmosphérique liée à la circulation, ou des métaux lourds, les complications de la grossesse, carence en vitamine D, le stress psychosocial ressenti pendant les périodes de prémigration, de migration ou de post-migration.
Dans la Cohorte de naissance de l’Etude Longitudinale Française depuis l’Enfance (étude Elfe), initiée en 2011, les enfants d'immigrants peuvent être plus à risque de montrer ces signes avant-coureurs de TND, par rapport aux enfants de non-immigrants. On retrouve plus de risques chez les enfants d'immigrés de première génération d'Afrique du Nord et d'Afrique subsaharienne francophone
Tout cela pour donner un petit aperçu sur l'immense complexité du sujet et pour éviter de livrer des chiffres bruts sans prendre les précautions nécessaires. Très souvent, on ne parle pas des mêmes choses et il existe de multiples situations très différentes les unes des autres. Les migrants sont loin d’être un groupe homogène. Ils viennent de pays différents, ils sont de cultures et de langues différentes, leur densité ethnique n’est pas la même, les liens communautaires sont différents ainsi que les conditions d’accueil des pays où ils s’installent.
Les troubles qu'ils peuvent présenter ne sont pas liés au seul processus de migration. Ils sont aussi favorisés par les conditions de vie dans le pays d'accueil. Certains facteurs associés à la prévalence élevée des troubles sont en effet liés au faible accès aux services de santé, la stigmatisation, le racisme, le stress social, les inégalités et les ségrégations sociales, la précarité socio-économique, l'adversité sociale, la défaite sociale, les barrières culturelles et linguistiques, la marginalisation et disqualification de ces populations, les disparités, …
Le naufrage de la psychiatrie publique en France fait le reste et aggrave encore plus la situation des plus précaires d’entre eux.