Un appel à la prudence

Une tribune rédigée par dix universitaires d'horizons divers, exprimant une vive inquiétude suscitée par le passe sanitaire

Un appel à la prudence

Il ne sera bientôt plus permis de douter en France. De considérer, en suivant Descartes, qu’il importe de douter « de toutes les choses où l’on aperçoit le moindre soupçon d’incertitude ». Or, de fait, l’obligation de présenter un passe sanitaire pour accéder à un restaurant, un bar, un centre commercial ou un lieu de loisirs présuppose, à moins d’endommager à terme sa cloison nasale, d’avoir consenti à la vaccination. Le doute relatif aux quatre vaccins qui sont proposés, sans pour autant que soit remis en cause le principe de la vaccination, entraînera la cessation de la vie sociale : c’est, à bas bruit, estimer que le non-vacciné doit subir une forme d’ostracisme. C’est admettre que la liberté, qui consiste selon notre héritage de 1789 à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui, ne doit plus être pleinement reconnue à ceux qui, dans leurs consciences individuelles, s’inquiètent éventuellement des effets secondaires et conséquences de vaccins qui n’existent que depuis dix-huit mois et dont l’innocuité n’est probablement pas tout à fait certaine. On peine d’ailleurs à percevoir en quoi ces derniers pourraient nuire, puisque le vaccin n’empêche en réalité pas totalement la circulation du virus. Décidément, on ne doit pas douter de ce qui peut laisser perplexe : la vaccination imposée indirectement à tous face à un virus dont les formes graves et la létalité demeurent en France très faibles ; le décès d’un nombre significatif de personnes ayant contracté le virus alors qu’elles avaient été vaccinées ; l’emballement vaccinal au moment où le nombre de patients en réanimation, totem justificatif des restrictions, semble chuter. Bien au contraire, dans sa solennité autoritaire, le chef de l’État a déclamé qu’il nous fallait rester « unis, sereins et déterminés », tout en mettant au ban de la société ceux qui, précisément, entendent exercer leur liberté de douter des bienfaits des vaccins en présence. Il s’agit là, en réalité, d’une « permissivité restrictive », puisque l’on pourra continuer à vivre sans prendre part à la vie collective. Plus grave encore, on tend donc à atrophier la liberté de conscience tout en édictant un passe sanitaire dans lequel figureront quelques données de santé de chaque individu et dont le contrôle sera effectué par un cafetier, un restaurateur, un vigile : soit la surveillance de chacun par chacun au nom du civisme. Chemin faisant, la liberté d’aller et de venir ainsi que la liberté du commerce et de l’industrie se meurent dans l’indifférence. L’aiguille de la balance entre intérêt général et libertés publiques oscille et ne se fixe pas nettement. De même, l’interprétation du principe d’égalité s’en retourne à sa version vigoureusement révolutionnaire, puisque, pour forcer le trait, un collégien et un individu de 85 ans souffrant de comorbidités doivent être considérés comme placés dans la même situation.

Rien ne s’y opposera. Le Président Macron décide - à grand renfort d’opaques conseils de défense -, convoque le Parlement en session extraordinaire pour qu’il enregistre sa volonté et éternise l’état d’urgence sanitaire, qui n’a plus rien d’exceptionnel. Il a en quelque sorte habitué le peuple français à la bride. Il a divisé la population de manière inédite, depuis le commencement de la Ve République, selon cette stratégie bassement « thucydienne » de conquête permanente du pouvoir, à défaut d’exercer légitimement le pouvoir. Il a choisi de se comporter en leader guizotiste, appuyant sur la culpabilité collective que la pédagogie technocratique, empreinte de tant d’amateurisme, est censée discipliner. Tout en se prévalant d’un libéralisme élitiste, il a ainsi rejeté la pensée de Benjamin Constant qui recherchait la liberté en tout et donné, du fait de son autorité et de la verticalité du présidentialisme majoritaire qui irradie dans notre système institutionnel actuel, une belle illustration des craintes d’Alexis de Tocqueville à propos de la tyrannie de la majorité. Il faudrait en effet méditer ces quelques lignes de De la Démocratie en Amérique, avant de juger, tel un inquisiteur souvent limité, que toute réticence est synonyme de conspirationnisme : « Mais la majorité elle-même n’est pas toute-puissante. Au-dessus d’elle, dans le monde moral, se trouvent l’humanité, la justice et la raison ; dans le monde politique, les droits acquis. La majorité reconnaît ces deux barrières, et s’il lui arrive de les franchir, c’est qu’elle a des passions, comme chaque homme, et que, semblable à eux, elle peut faire le mal en discernant le bien ». Un peu de raison et le simple respect des libertés fondamentales pourrait suffire à largement douter des vertus supposées du passe sanitaire. Ce n’est pas là un vœu pieux, mais une exhortation à un peu de discernement et de prudence. C’est finalement un appel à ce que le Président renonce, dans sa grossière pré-campagne électorale, à raviver des « passions tristes » qu’il condamnait autrefois. L’on n’oserait tout de même pas penser que le pays du doute cartésien soit en train de se transformer en pays de la peur machiavélienne, dans lequel la méfiance vis-à-vis d’autrui n’aurait vocation à être apaisée que par la seule voix du maître des horloges, au nom de la Raison opportunément transformée en argument d’autorité.

Signataires :

Marie-Caroline Arreto, maître de conférences en droit public à l’Institut Catholique de Paris

Jérôme Couillerot, professeur de droit public à l’Université Jean Moulin Lyon 3 et à l’Université Saint Joseph de Beyrouth

Eric Desmons, professeur de droit public à l’Université Sorbonne Paris Nord

Hélène Gaudin, professeure de droit public à l’Université Toulouse 1 Capitole

Nicolas Haupais, professeur de droit public à l’Université d’Orléans

Tanguy Pasquiet-Briand, professeur de droit public à l’Université Paris-Saclay

Tristan Pouthier, professeur de droit public à l’Université d’Orléans

Nicolas Sild, professeur de droit public à l’Université Toulouse 1 Capitole

Xavier Souvignet, professeur de droit public à l’Université Lumière Lyon 2

Caroline Tixier, doctorante en science politique à l’Université Paris 2 Panthéon-Assas

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