Glyphosate, réinvestir le champ (idéologique)

En votant la prolongation de l'autorisation du glyphosate pour 5 ans, le 27 novembre dernier, les Etats de l'Union Européenne ont mis au jour l'échec des opposants à son usage. En axant leur combat sur la cancérogénicité (supposée) du glyphosate, ces derniers ont aussi renoncé à proposer une rupture avec le modèle agricole actuel. L'art de mener un combat "juste" par renoncement idéologique...

En votant la prolongation de l'autorisation du glyphosate pour 5 ans, le 27 novembre dernier, les Etats de l'Union Européenne ont mis au jour l'échec des opposants à son usage. En axant leur combat sur la cancérogénicité (supposée) du glyphosate, ces derniers ont aussi renoncé à proposer une rupture avec le modèle agricole actuel. L'art de mener un combat "juste" par renoncement idéologique...

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Le glyphosate, un herbicide au cœur du modèle agricole actuel

Le glyphosate est un herbicide total (tous les végétaux y sont sensibles à des degrés divers) et systémique (il migre dans les tissus jusqu'aux systèmes racinaires), ce qui fait de lui l’un des herbicides les plus destructeurs. Largement présent dans les pesticides (et notamment le fameux Roundup de Monsanto), le glyphosate est principalement utilisé dans le domaine agricole ; selon l'Inra, en 2016, 83,86% des usages sont agricoles. En France, son usage est d’ailleurs interdit dans « les espaces ouverts au public » depuis le 1er janvier 2017 et le sera à partir du 1er janvier 2019 pour les particuliers (Loi de transition énergétique pour la croissance verte). Le glyphosate est le premier herbicide utilisé en France; il est présent dans près de la moitié (49,6%) des pesticides vendus entre 2009 et 2016, selon les chiffres de Médiacités (cités par Médiapart).

 

Une agriculture française gourmande en glyphosate

L’Union européenne représente 15 % du marché mondial du glyphosate. Historiquement la France est le principal pays agricole européen, avec 28,98 millions d’hectares de terres agricoles. Il n’est donc pas étonnant que l’usage de pesticides y soit particulièrement important. « L’utilisation de glyphosate concerne 14% des surfaces [agricoles] en 2011, 15% en 2014 »  ; en 2016, selon l'Inra, la consommation de glyphosate était estimée à 9 110 tonnes. Par ailleurs, le plan Ecophyto2018 table sur « une réduction de 50% de l’emploi des pesticides » depuis 2008. Pourtant, d’après les données du ministère de l'Agriculture, le recours aux produits phytosanitaires a augmenté en moyenne de 5,8% entre la période 2011 et 2014 (de 12,1% pour le glyphosate). En 2016, la consommation de glyphosate, en France, est légèrement supérieure de 1,4% à celle de 2011. 

 

La cancérogénicité comme arme de combat

En France et en Europe, et on peut s'en réjouir, une forte opposition à l'usage du glyphosate s'est dressée. Cette opposition s'est finalement concentrée sur un argument principal :  la cancérogénicité du glyphosate. 

Le CIRC, le Centre international de recherche sur le cancer a classé, en 2015, le glyphosate comme « probablement cancérigène chez l’Homme » (Groupe 2A)1. D’autres études, notamment de l’EFSA, l’Autorité européenne de sécurité des aliments, et de l’ECHA, l’Agence européenne des produits chimiques, ont néanmoins remis en question cette classification. La robustesse scientifique et l’indépendance de ces dernières a été largement mise en doute dès 2017, dans le cadre des « Monsanto Papers ». Le 9 novembre dernier, le Journal of the National Cancer Institute a publié les données d’une recherche, menée par Andreotti et al., selon laquelle l’exposition au glyphosate n’augmenterait pas le risque de déclarer un cancer, relançant ainsi la controverse scientifique autour des conséquences sanitaires liées au glyphosate. Si la fiabilité de cette étude semble être confirmée, elle remet clairement en doute l'argumentaire des partisans de l'interdiction du glyphosate.

 

D'un argumentaire contestable à un renoncement idéologique

La controverse scientifique qui entoure la cancérogénicité du glyphosate a considérablement affaibli la ligne de défense des anti-glyphosate. Si bien qu'on peut se questionner sur la pertinence d'en avoir fait l'un des arguments principaux dans le combat contre le glyphosate. En effet, l’usage du glyphosate, au-delà des conséquences sanitaires (auxquelles on pourrait notamment ajouter la malformation des fœtus2), comporte aussi un certain nombre d’effets néfastes sur l’environnement. L’INRS, l’Institut national de recherche et de sécurité, classifie, par exemple, le glyphosate comme « toxique pour les organismes aquatiques, [entraînant] des effets néfastes à long terme ». De plus, nous l’avons vu, le glyphosate est un herbicide total et systémique, il affecte donc tous les végétaux à des degrés divers (au-delà de ceux ciblés) et migre dans les tissus jusqu’à atteindre les systèmes racinaires (dégradant ainsi la qualité des sols et donc leur rendement futur). 

Si l'argumentaire scientifique opposé aux pro-glyphosate est contestable, il illustre surtout une forme de renoncement idéologique. En cherchant à éliminer le glyphosate en s'appuyant sur sa dangerosité - sa cancérogénicité en l’occurrence - on renonce finalement à combattre un modèle agricole, dont le glyphosate est certainement l'un des premiers représentants. Rappelons, par ailleurs, que, selon l'Insee, près d’un agriculteur sur quatre (22%) vit sous le seuil de pauvreté en 2015, contre 10,8% des actifs de 18 ans ou plus. De manière générale, le secteur agricole est aujourd’hui confronté à une triple crise : environnementale, économique et sociale, voire démocratique (si on tient compte de la dépendance des agriculteurs vis-à-vis d'industriels au premier plan desquels Monsanto).

La controverse sur les conséquences sanitaires de l’usage du glyphosate, entretenue par un intense travail de lobbying notamment, a favorisé le statu quo en délégitimant la mise en place de politiques volontaristes. Or, celles-ci sont plus qu'indispensables à la mise en oeuvre d'une agriculture durable, saine et locale, et enfin rémunératrice pour les agriculteurs. Il s'agit donc désormais de faire pression sur les décideurs pour qu'ils accompagnent la sortie du glyphosate en actionnant différents leviers : 

  • L'innovation, en allouant des fonds publics vers la recherche et en associant des chercheurs du privé comme du public, des universitaires, mais aussi des agriculteurs, afin de proposer des alternatives viables. L’Inra note que des alternatives techniques existent déjà. Si certaines peuvent être mise en oeuvre à modèle agricole constant (substitution par d’autres herbicides), d’autres imposent de repenser le modèle agricole dans son ensemble (complémentarité des cultures, désherbage mécanique).
  • La commande publique, qui consisterait à diriger la demande des administrations publiques vers des produits issus de l’agriculture biologique et en circuits courts. Le but étant à la fois de créer une dynamique et d’envoyer un signal fort. Un objectif de 50% de produits biologiques dans les cantines à horizon 2022 sera actuellement à l’étude en France, ce qui va dans le bon sens.
  • La subvention, qui consisterait à réorienter les fonds (notamment de la Politique Agricole Commune, PAC) pour les mettre à disposition d’une agriculture durable, à travers notamment la formation et l’accompagnement des agriculteurs. La suppression récente des aides à l’agriculture biologique ne va cette fois pas dans ce sens...

Que nous reste-t-il à faire ? Réinvestir le champ idéologique en assumant notre rejet du modèle agricole actuel, proposer un contre-modèle et continuer le combat...

 


1 L’OMS classe les agents en 4 groupes selon leur cancérogénicité pour l’Homme : Groupe 1 - Cancérigène chez l’Homme ; Groupe 2A - Probablement cancérigène chez l’Homme, 2B - Possiblement cancérigène chez l’Homme ; Groupe 3 - Non-classifiable pour sa cancérogénicité chez l’Homme ; Groupe 4 - Probablement non-cancérogène chez l’Homme.

 2 Voir, à ce titre, le documentaire Le Roundup face à ses juges, Arte, 2017.

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