Legacy, quand l'apolitisme sert le seul catastrophisme

Diffusé mardi soir sur M6, Legacy, le documentaire le plus personnel de Yann Arthus Bertrand nous dit-on, revient sur la double-crise : climatique et de la biodiversité. En héritage, celui qui regarde le monde depuis le ciel est venu nous dire la vérité. Celle d'une histoire linéaire de l'Homme, entité homogène, persécutant la Nature, entité extérieure...

Diffusé mardi soir sur M6, Legacy, le documentaire le plus personnel de Yann Arthus Bertrand (YAB pour les intimes) nous dit-on, revient sur la double-crise : climatique et de la biodiversité. En héritage, celui qui regarde le monde depuis le ciel est venu nous dire la vérité. En introduction, il promet de partager ses années d'engagement et de remettre en question ses croyances passées : développement, progrès, rationalité, etc. S'en suit le récit d'une histoire linéaire de l'Homme,entité homogène, persécutant la Nature, entité extérieure...

Refusé par toutes les autres chaînes, car jugé trop pessimiste apprend-on, disons-le clairement je n'attendais pas grand chose de Legacy, sinon la première occasion pour détester (hate-watching mode). Un espèce de biais de confirmation. Disons-le aussi, par déformation professionnelle j'en savais déjà autant ou presque avant de lancer le documentaire. Néanmoins, fait appréciable, au côté de YAB, on retrouve à l'écriture Franck Courchamp, écologue qui s'intéresse notamment à la dynamique de la biodiversité et les impacts de l’homme sur les écosystèmes et les espèces. Gage de sérieux, donc.

Pas de faux suspens, mon désir de détestation, c'est vite trouvé assouvi. Les images sont certes belles, mais le récit linéaire de l'histoire humaine, usant d'un rasoir réthorique invisibilisant (à quelques exceptions près) les rapports de force, de domination et les dynamiques d'expansion d'un modèle produit et diffusé par la force à partir d'un lieu, assombri le tableau. Le récit se met en place donc, c'est le début d'une histoire homogène insupportable, à coup de "l'Homme a domestiqué la terre", "l'Homme s'extrait de sa condition animale", "l'Homme détruit les forêts", etc. L'Homme, du peuls qui pratique la transhumance dans le Sahel à... YAB pratiquant l'hélicologisme. Au passage, il invisibile des populations, notamment en entretenant le mythe de l'espace vide dans les régions polaires : "Pourquoi on s'intéresse à la glace ? On ne vit pas aux pôles".

A grand renfort de nous, l'Homme, les être humains (dans le meilleur des cas), Legacy invisibilise tout rapport de force, à l'exception notable des animaux non-humains, porte d'entrée à demi-mot d'une critique de l'industrialisation des pratiques agricoles et d'élevage. Plus loin, on frise le malthusianisme : "En l’espace de ma vie seulement, nous sommes 3 fois plus nombreux sur la terre. (..) Il ne peut pas y avoir une population infinie, sur un territoire limité". On note le soin apporté à substituer le terme de population à celui de croissance économique. Voici donc la vérité de YAB, une vérité où il n'est pas utile de mentionner le rôle du capitalisme (0 occurence du terme), mais où il n'est pas vain d'appeler à "mettre la finance au service de la planète" après voir courageusement titillé les COP, ces grandes messes internationales sur le climat ou la biodiversité notamment.

William Cronon (1992) (1), historien de l'environnement, à partir de l'exemple du Dust Bowl, période de violentes tempêtes et de canicules dans les années 1930 dans les plaines du sud, montre que l'on peut raconter une même réalité de deux manières radicalement différentes. L'une du progrès et du courage de l'Homme lutant avec la nature, et l'autre renvoyant au développement de pratiques agricoles intensives enracinées dans une idéologie capitaliste. Dans Legacy, YAB ne choisit pas son camps, restant dans un entre-deux énonçant des faits dans une intention assumée de catastrophisme qui in fine sont bien moins déprimants que cette vision béate et apolitique qui ne peut déboucher que sur des demi-mesures, des petits gestes dont je vous laisse juger du potentiel transformateur :

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(1) Cronon, William. 1992. “A Place for Stories: Nature, History, and Narrative.” The Journal of American History 78 (4): 1347. https://doi.org/10.2307/2079346.

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