Réflexions sur la Nation

Interview donnée sur la question de la Nation à un magazine "Le Mag"

Nom, Prénom, profession ou métier

 Je suis née ailleurs dans une ancienne colonie française. Je suis née là-bas par un concours de circonstances :

  • Historiques, car en pleine guerre d’indépendance de l’Algérie

  • Familiales, car mon père engagé dans le mouvement pour l’indépendance de l’Algérie en France est reparti en Algérie. Croyait que j’allais être un garçon il voulait que je naisse dans un pays qui avait recouvré sa liberté. J’allais symboliser la nouvelle nation.

  • Climatiques, car ma mère ne supportait pas le froid de Lorraine et voulait accoucher en Algérie malgré les horreurs de la guerre.

Ces circonstances vont pourtant dessiner ma trajectoire, mes engagements pour la justice et les droits de l’homme. Je crois en cette puissance occulte qui nous modèle.

Les aléas de l’histoire vont faire aussi que mon père finira par revenir vivre avec sa famille dans la citadelle du colonisateur. Je naissais fille et j’allais grandir en France. Et lui, après avoir tant fait pour le nationalisme algérien, il préféra la France, une sorte de retraite entre utopie et désillusion. Nous ferons tous les deux de bons français. Il a en effet choisi sa destination d’émigration, fait son « shopping », ou son « benchmarking » selon Gérard Colomb. Il est allé là où autant que les forces coloniales répressives, il y avait aussi une opposition libre de s’exprimer, des lois qui protègent et des forces syndicales puissantes. Il a choisi, malgré l’époque, le mieux- disant démocratique.

La Nation, en un seul mot ce serait quoi pour vous ?

En un seul mot ? Non. Aujourd’hui la France se déchire sur cette question, on ne peut pas répondre en un mot. On dit même que deux mondes se feraient la guerre au sein de la Nation Française, l’Islam et la République. Et certains se font même les avocats du divorce. On assiste à un écheveau de libertés et de droits opposés et opposables. Pour moi, la Nation, c’est avant tout une volonté. Celle de partager une histoire commune, des valeurs communes de base, en aucun cas une religion, une origine. C’est aussi une famille dans laquelle on peut librement s’exprimer sur la base de nos convictions intimes. Cela demande du courage. Celui qu’il a fallu à mon père pour se désolidariser d’une nation pour laquelle il aurait donné sa vie.

  C’était cette même question qui était posée aux Français durant les périodes de guerre notamment avec l’Allemagne et concernant justement l’Alsace Lorraine. Elle déchira les historiens des deux cotés du Rhin. Les historiens allemands soutenaient que c’est une province allemande, que ces territoires font partie de la nation allemande puisqu’on y parlait allemand, y partageait des coutumes. Les arguments des historiens français étaient des arguments de démocratie, issus de la conception révolutionnaire, notamment l’idée de la libre autodétermination des peuples, du libre choix. En 1882, Ernest Renan, écrit que la nation est « un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de la vie », et si l’Alsace est allemande de langue, elle est française par le « sentiment de la patrie ». Les Allemands montrent alors que les thèses de la « volonté générale » impliquent l’oppression des minorités et des opposants, empêche la dissidence. Il y a en effet ce risque. Et ce sont là aussi les raisons qui ont fait fuir mon père de son pays. On était dans la nouvelle Algérie démocratique et populaire ou pour le nouveau régime ou alors on était condamné à l’exil. Je trouve ce débat du XIX ème siècle d’une grande modernité. Il parle à mon histoire personnelle. En réalité, la France a fait la synthèse de ces deux conceptions, on est français par adhésion à des valeurs et on partage un certain nombre de point communs.

Il n’y a pas de grand récit d’aucun pays, la France, l’Allemagne ou l’Algérie qui pourrait tout récapituler, tout réparer, tout unir. Il n’y a que la possibilité d’inscrire son identité dans la trame du vivre ensemble. Il y a des parcours différents qui convergent vers ce creuset de la Nation française. Malgré des ratés, l’intégration s’est faite jusque-là, mais maintenant l’unité politique de ces nations est ébranlée politiquement et déstabilisée socialement. Le principe d’intégration sur lequel reposaient les Etats-nation est de plus en plus remis en cause. L’esprit républicain français, le melting pot américain, le jus sanguini allemand, le droit d’asile britannique, sont tous interpellés et cette contestation nourrit une crise de légitimité de l’Etat-nation.

 L’appartenance à une communauté nationale n’est plus une évidence. Et pourtant, nous sommes tous témoins d’hommes et de femmes s’avançant dans l’espace public avec assurance et confiance pour nous dire, voilà nous sommes d’ailleurs mais aussi d’ici ou plutôt d’ici mais aussi d’ailleurs, mariant hier et aujourd’hui, ici et maintenant. France reste, malgré tout le pays des droits de l’Homme, berceau de la liberté ; celle d’avoir fabriqué des Français venant de toutes les parties du monde ; de l’égalité qui impose les mêmes droits et les mêmes devoirs à tous. Une patrie, pas un camp retranché de peuplement, de gaulois en face d’irréductibles et étranges étrangers.

C’est ça pour moi la Nation, c’est la République et ses enfants.

Au sein de cette Nation, comment vous voyez-vous ?

C’est plus facile quand on est français d’origine. C’est inconfortable à dire mais c’est la vérité. La même question posée en banlieue vous serait retournée : « Comment nous voyez- vous ? »

 Le mot nation vient du latin natio, naissance, extraction, dérivant de natus, « né ». Moi, je me sens de cette nation même si je ne suis pas née ici.

Dans « Qu’est-ce qu’une nation ? (1882) » Renan formule l’idée qu’une nation repose sur un passé commun et sur une volonté d’association. « Ce qui constitue une nation … c’est d’avoir fait ensemble de grandes choses dans le passé et de vouloir en faire encore dans l’avenir… » Oui, des peuples aujourd’hui étrangers ont fait de grandes choses avec nous, «  ont saigné pour la paix du monde », ont libéré l’Europe. Ils étaient 200.000 de cette armée noire. Je me sens comme cette armée noire qui se battait autant pour la France que pour une certaine idée de la France.

 Je me sens française au point que, comme historienne, je me distingue en travaillant de manière compulsive sur la mémoire des guerres, tout ce qui fait la nation, tous ces pans de l’histoire désertés par mes collègues, car porteurs de je ne sais quel esprit réactionnaire. Plus d’une fois, les associations d’anciens combattants, mes partenaires dans les projets scolaires divers, m’ont en fait la remarque de manière parfois triviale et parfois vexante. « Un comble ! c’est le prof arabe le plus engagé dans cette histoire et le souvenir des guerres ! »

Décidément, on n’a pas toujours la réputation qui nous va le mieux au teint…

Il y a aussi un système de valeurs, souvent résumé en une devise et qui repose sur un contrat social implicite entre les membres de la nation. Mais le critère le plus déterminant est subjectif : il faut que les membres d’une communauté soient convaincus qu’ils relèvent d’une même appartenance nationale. Qu’ils s’acceptent, qu’ils regardent dans la même direction, qu’ils s’aiment.

La Nation a-t-elle du sens pour vous et lequel ?

 Pour moi, l’identité historique, culturelle, linguistique, religieuse, géographique ne peut à elle seule caractériser une nation.

 En France, depuis la Révolution, la nation est un ensemble de citoyens détenant la puissance politique (souveraineté). Il y a superposition entre la nation, le peuple et l’Etat

« Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation » (Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen). Oui la Nation a un sens, celui qui est en réalité un devoir, celui de raccommoder les Français avec la République et les Français et tous les habitants de la France entre eux. Si nous continuons à rejeter cette frange des habitants parce que leur religion nous fait peur, que nous les mettons tous dans le même sac, que leur différence ou leur pauvreté nous effraient alors ils creuseront leurs différentes comme des blessures et nous perdrions à coup sûr nous aussi. Croiser certains de ceux qui ne se reconnaissent pas dans la nation, les étrangers et bientôt ceux que nous avons surnommés les « poujadistes », c’est croiser aussi des souffrances.

Il existe un islam au credo démocratique. Dans un pays en crise, le repli sur soi est instinctif. On doute de tout, des politiques qui nous ont conduit à ce taux d’abstention record aux élections, à l’école qui a pourtant dynamité les ghettos et intégrer des Italiens, des juifs, des arabes.

Mais il faut pour cela s’abstenir de réduire la question de l’identité à un camp politique, ou à la seule dimension de l’identité nationale, ou encore à une conception essentialiste et unidimensionnelle. C’est pourquoi la meilleure façon de comprendre l’identité est d’en passer par ce qu’elle n’est pas. Pour cela, je vous suggère la lecture de  La nation n’est pas une race par Sophie Wahnich, historienne et directrice de recherche au CNRS.Au terme d’une telle analyse, la notion d’identité apparaît comme non seulement compréhensible mais utile, en tant qu’elle permet de mettre en évidence les conditions d’une cohérence de soi dans les différents régimes d’existence, du plus individuel au plus collectif.

 Vivre en France, parler le français,… sont effectivement déjà deux points communs qui peuvent rapprocher et lier un groupe. Mais certains pensent qu’il faut en plus partager une culture, des traditions, voire une religion… Toujours plus de points communs.

Mais finalement, jusqu’où devrait-on aller pour définir cette fameuse « identité nationale » ? À force de surenchères, d’amalgames, d’approximations, on conspire à ruiner l’unité nationale.

Quel avenir pour les Nations ?

En tant qu’entité politique, la nation, qui est un concept né de la construction des grands États européens, est une communauté caractérisée par un territoire propre, organisée en État. Mais aujourd’hui. L’État-nation est de plus en plus contesté. Les échanges de biens, de services et de capitaux ainsi que la libre circulation des idées et des personnes ont atteint un niveau inégalé dans l’histoire humaine. Ils enjambent les frontières, portant atteinte à l’exclusivité dont jouissaient les États pour les réguler, affectant leur légitimité à intervenir par la règle.

 Il y a 4 milliards d’internautes dans le monde actuellement alors qu’il n’y en avait aucun en 1993 ! L’information en temps réel prive les États de son contrôle. Elle est mercantile, poussée vers la croissance économique. Mais elle favorise aussi la mobilité des hommes et la circulation des idées. L’Etat, quant à lui, n’a plus le contrôle des flux financiers.

 

  Sur le territoire des États, les identités nationales s’affaiblissent, contestées par les religions, les origines, les langues, qui poussent les individus à se rapprocher de leurs racines pour affirmer leur différence. Le régionalisme prospère jusqu’à la remise en cause de l’Etat comme en Espagne. Habiter un territoire et payer des impôts ne suffit plus pour partager la conscience d’appartenir à la même communauté et pour en accepter les règles.

 Mais l’État-nation profite du « vertige de la mondialisation », de ses inégalités et de ses ratés. Un mouvement paradoxal se profile ainsi, qui bénéficie à l’État-nation, réceptacle naturel d’un repli identitaire des peuples.

Les incertitudes s’accumulent, la prolifération nucléaire, le terrorisme, la paupérisation et l’anonymat. Du coup, L’État nation est aussi celui qui répond le mieux à une quête d’identité nouvelle, remise au goût du jour par la mondialisation. L’individu, de plus en plus confronté directement à l’actualité mondiale et aux transformations, est comme pris de vertiges et ramené vers des espaces politiques connus et rassurant. L’État-nation apparaît donc, le plus souvent, comme l’organisation politique la plus légitime. Certains politiques, y compris en Europe, n’hésitent pas à flatter cette tendance jusqu’au nationalisme. Le populisme fait le lit du nationalisme et vénère l’État-nation. Toute organisation humaine a tendance à se structurer selon la règle : « nous et les autres ».  Depuis 1991, 26 000 kilomètres supplémentaires de frontières ont vu le jour, clôtures diverses, barbelés, murs, barrières. C’est la revanche des États sur la mondialisation. L’État-nation demeure porteur de l’irrationnel des peuples. Il reste le seul espace collectif qui garantit la sécurité et l’identité dans un monde globalisé qui écrase la diversité.

Les États-nations n’en mènent pas large face à la globalisation. Ils réagissent et ça fait peur.

Comment pensez-vous que notre Nation est perçue à l’étranger ?

  Comme une grande Nation certainement, celle de la Révolution française, des Lumières et des droits de l’homme, celle qui a refusé la guerre en Irak et intégré des peuples venus de partout, celle qui est capable d’un élan national sans précédent après les attentats. Mais aussi comme une Nation donneuse de leçons sur le populisme et les murs en Europe alors qu’en 2007, elle décidait de créer un ministère de l’Identité nationale. Pour familières qu’elles paraissent, les notions d’identité et de nation se révèlent d’une complexité qui peut dégénérer en pugilat. Avait-t-on besoin de cela ?

Le rapprochement au sein d’un même ministère de l’immigration, de l’intégration, et de l’identité nationale a suscité la polémique dans la mesure où cela laisse supposer que les risques pesant sur l’identité nationale sont directement liés à l’immigration. La controverse a été réactivée en octobre 2009 par le lancement d’un « grand débat » sur l’identité nationale. Une partie de la population des quartiers s’était alors sentie hors de l’union nationale. À raison.  La culture intensive de cette idée que les immigrés s’opposaient à l’identité de la France a stérilisé toute réflexion. Plus l’évocation de la nation devenait frénétique, plus des apprentis sorcier s’essayaient à la détruire. On cassait encore plus sûrement l’Unité Nationale.

  Je répète la question posée par Ernest Renan, en 1882 qui posait l’idée qu’une nation repose à la fois sur un héritage passé qu’il s’agit d’honorer, et sur la volonté présente de le perpétuer. Et dans cette perspective, il faut inclure tous les Français et même ceux qui ne le sont pas mais nourrissent à notre égard de l’intérêt, et un sentiment et une volonté de convivance.

Devant l’ambiguïté était même apparu dans les années 90, un néologisme « nationisme » pour marquer une distance avec le concept politique de nation, et surtout de sa maladie infantile, le nationalisme. On voulait une approche apaisée du fait national : la nation est comprise comme étant une réalité culturelle et sociologique universelle, un mode d’organisation économique, social, politique. Ce mot n’a pas fait long feu. Dans tous les cas, je pense que ce débat en France a eu une résonance à l’étranger et notamment dans les pays d’où sont originaires les immigrés.

Imaginez un instant que vous soyez le chef de la nation, quel serait votre première mesure ?

  Plutôt que des mesures, je préférerais évoquer une finalité d’action. Comment toucher un maximum de monde avec une seule mesure ? Au cœur d’une société en profonde mutation, il vaut mieux redéfinir les valeurs fondatrices. Celles-ci reposent pour moi sur le fait que collectivement, nous sommes détenteurs et donc co-responsables d’un « bien commun » à tous : l’environnement, les êtres humains, l’histoire, les différentes cultures, les langues, les intelligences et compétences collectives, la protection contre le terrorisme qui tue sans distinction, l’éducation. Mais pour une mesure concrète, je créerai, à l’instar des Belges qui viennent de créer un musée du capitalisme (Républicain Lorrain du 18 novembre) un musée de la Nation. Inspiré de l’Éducation Populaire, ce musée renferme des jeux, des panneaux d’information, et porte sur les différentes strates du capitalisme, ses origines, ses espoirs, ses apports, ses limites, ses aspects négatifs et ses alternatives. On rappelle que le système économique et culturel dans lequel on vit a des répercussions dans tous les domaines de la vie quotidienne. C’est bien là l’esprit belge pragmatique et terre à terre. Les choses qui vont sans dire vont mieux en les disant !

C’est pas parce que je suis de cette nation, j’obéis à ses règles, réagi selon ses codes culturels consciemment ou pas, que je vote, que je défends mes droits, conteste, milite, vis et aime dans ce pays que je n’ai pas à réfléchir sur ce sujet brûlant et polémique de la Nation. Cette dernière paraissait, elle aussi, une forme politique épuisée et en voie d’être dépassée. Et voici que tous ces thèmes reviennent et nous portent à reconsidérer ce que nous avons cru savoir de notre situation. C’est une réalité politique et culturelle, un objet historique et social. Il a sa place au musée mais doit aussi se vivre au quotidien dans les relations sociales, dans le travail, dans l’épreuve et en politique. Dans ce musée sans copier celui de l’immigration, il y aurait des discours sur la Nation des révolutionnaires, des commentaires sur l’affiche rouge, des affiches du Front National, des objets étrangers devenus emblématiques de la french Touch, les articles du code de la nationalité, des citations de tous les historiens français sur la Nation, Michelet et le culte de la nation-personne, Fustel de Coulanges et Ernest Renan, l’ancien séminariste devenu pour les catholiques « le grand blasphémateur ». On exposerait le « Petit Lavisse », manuel scolaire de la IIIe République et ses différentes éditions, des représentants de la Nation Française, sportifs, intellectuels, artistes…Il est crucial de maintenir cette question ouverte, de la transmettre ainsi aux jeunes, et de leur apprendre l’importance d’une identité commune partagée. On apprendrait la méfiance vis-à-vis de toutes les tentatives de réponse figée.  Ni retour au « roman national », ni évacuation de la question au nom d’un universalisme qui a montré ses limites et les questions éludées. Il y a une nécessité à porter un regard critique sur l' historiographie héritée du XIXe siècle afin d’appréhender la France comme un pays à l’histoire discontinue, aux multiples racines, fait de métissages anciens et d’immigrations récentes. Une part de l’histoire humaine. Tous les enfants visiteraient ce musée, intérioriseraient les repères identitaires, résultant de la visibilité permanente des « points communs » de la nation, des symboles. Cette visibilité les imprégnerait. Ainsi, on éviterait cette fracture identitaire où le passé commun même récent s’efface et où l’avenir se dérobe sous nos pieds.

Laura Tared






 

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