Coronavirus - Du retard de la réponse française

L'universalité de la pandémie de coronavirus appelle l'ensemble des pays à mettre en oeuvre des politiques de distanciation sociale pour endiguer l'épidémie. Une comparaison européenne montre qu'en réalité, la France se distingue à la fois par son retard et son impréparation face à cette crise sanitaire inédite.

Passées les premières journées d’observation des politiques mises en œuvre, il apparaît nécessaire de tirer les premières leçons des choix gouvernementaux quant à la lutte contre le COVID-19. Si la prise de décision dans un contexte d’urgence implique malheureusement des erreurs qui, en temps d’épidémie, se paieront en vies humaines – et ce d’autant plus que la vitesse de propagation de cette épidémie accroît de manière très sensible cette urgence et les voltes faces – la direction générale des choix du gouvernement peut aujourd’hui être observée et critiquée.

C’est sans doute là le sens de ces quelques articles que nous vous proposons aujourd’hui : étudier les différents aspects, avec nos regards de statisticien et d’analystes des politiques publiques, que cela soit sur la temporalité de la réponse française, sur l’usage du dépistage de masse, sur l’usage des masques ou sur les capacités hospitalières.

Il s’avère qu’en réalité, quels que soit les aspects sous lesquels on observe la réponse française, celle-ci apparaît tardive ou insuffisante.

De la nécessité d'une réponse rapide à l'épidémie

Lorsqu’une épidémie particulièrement contagieuse se déclare, chaque jour d’inaction augmente très sensiblement le nombre de contaminations et accroît le nombre de morts. Le COVID-19 comporte la triste particularité qu’une grande partie des contaminés (10 à 20%) nécessitent une hospitalisation longue d’une à cinq semaines, et qu’environ 5% des cas nécessitent un équipement et des soins médicaux importants.

 

Résultat des simulations de transmission du coronavirus en fonction des paramètres de distance sociale Résultat des simulations de transmission du coronavirus en fonction des paramètres de distance sociale

Dans le cas de la province chinoise du Hubei, deux articles, avec des modélisations différentes, montrent qu’un confinement plus précoce de la région aurait permis de contenir de façon importante le virus. Ainsi, selon un premier article scientifique, un confinement qui aurait eu lieu une semaine (respectivement deux et trois semaines) plus tôt aurait réduit l’épidémie de 67% (respectivement 86% et 95%) ; un second article calcule que la mise en place de mesures drastiques de distanciation sociale un jour plus tard peut conduire à la gestion de 40% de cas supplémentaires. 

 

Note de lecture : repousser d’un jour la mise en place de mesures de distanciation sociale peut accroître de 40% le nombre de cas de COVID-19.

 La rapidité de la mise en place de politiques pour endiguer le virus joue donc un rôle prédominant. Combinée à des mesures d’identification et d’isolement des foyers (les fameux « clusters » en anglais), qui supposent une capacité de dépistage minimale, à la diffusion de masques à toute la population, à une capacité technologique de suivi des flux individuels (« tracking ») et à des facteur culturels et sociologiques, certains pays sont parvenus, pour l’instant, à éviter des mesures de confinement total. Le tableau ci-dessous qui compare les mesures rapidement prises dans plusieurs pays montre que la France est le pays qui a le moins agi parmi ce panel.

 

Comparaison internationales des mesures contre le coronavirus Comparaison internationales des mesures contre le coronavirus

Tableau 1 : Récapitulatif des interventions non-pharmaceutiques mises en place rapidement par pays et conséquences sur les restrictions de libertés

Note de lecture : la mention « Yes » indique la mise en place rapide et effective de la mesure mentionnée ; la mention « No » indique une mise en place partielle de la mesure ; une case vide signifie que le pays n’a pas réussi à mettre en œuvre la mesure dans un premier temps. La mise en place rapide en Corée du Sud de tout un arsenal de mesures gouvernementales, de détection et d’isolement des cas de COVID-19 et de sensibilisation de la population aux mesures non-pharmaceutiques (haut du tableau) a permis à ce pays d’éviter un certain nombre de fermetures économiques, d’interdictions de voyage et de confinement partiel ou total (bas du tableau).

 

De la lenteur de la réponse française

Lorsque la comparaison est établie avec les autres pays européens sur le détail des mesures et leur chronologie, le constat est clair : La France a réagi tardivement (figure ci-dessous, issue du 13e rapport de l’Imperial College COVID-19 Response Team). Quel que soit le type de mesure possible (isolement obligatoire des infectés, mesures de distanciation sociale, événements publics interdits, fermeture des écoles, …), la France est au mieux le quatrième pays à mettre en place ces mesures – en l’occurrence le confinement total, mesure qui démontre son incapacité à utiliser d’autres mesures moins fortes pour maîtriser l’épidémie.

Comparaison internationale des dates de mise en place des mesures de distanciation sociale Comparaison internationale des dates de mise en place des mesures de distanciation sociale

On remarque également que la France est le pays pour lequel l’éventail de ces mesures a été pris en aussi peu de temps (4 jours). Cela peut indiquer la « surprise » du gouvernement devant une gravité de la situation qu’il ne soupçonnait pas. À défaut d’avoir mis en place des mesures préventives précoces (comme la distanciation sociale), la France se voit contrainte, « en catastrophe », de tout imposer en l’espace de quelques jours pour ne pas vivre un scénario qui serait pire que ceux de l’Italie et de l’Espagne.

Hors confinement, l’Espagne et l’Italie exclues, 5 pays ont mis en place toutes les mesures préventives avant la France : la Norvège, l’Autriche, la Suisse, la Belgique, le Danemark. Pourtant, à la date du 16 janvier (mise en place de mesures de distanciation), la France compte 148 morts (environ 2 morts par million d’habitants) quand la Norvège, l’Autriche, la Suisse, la Belgique et le Danemark n’en comptent, réunis, que 39 morts (environ 1 mort par million d’habitant). Globalement, les pays européens ont pris au moins 3 des 4 catégories de mesures avant que le dixième décès causé par le COVID-19 ne soit déclaré. Seuls l’Italie, la France, l’Espagne et le Royaume-Uni ont été plus lents.

L’ensemble de ces éléments semble montrer que le gouvernement a été débordé par la courbe de propagation et pourrait indiquer un certain degré d’improvisation dans le début de la gestion de crise. Cette improvisation peut également résulter d’un potentiel volte-face, car selon Le Figaro, la stratégie gouvernementale semble avoir été dans un premier temps de miser sur l’immunité de groupe, c’est-à-dire la même stratégie que celle du Royaume Uni et des Etats-Unis – stratégie que ces pays semblent avoir abandonnée compte tenu de la vitesse et de l’ampleur de l’épidémie.

 

 L'exemple du Japon : comment les mesures de distanciation sociale permettent d'éviter le confinement total 

« La vie continue. Il n’y a aucune raison, mis à part pour les populations fragilisées, de modifier nos habitudes de sortie », Emmanuel Macron, le 6 mars 2020 au théâtre Antoine lors d’une représentation de Par le bout du Nez.

Ce jour-là, l’Italie compte 4636 cas et 197 morts. En Asie,  les principaux pays touchés ont déjà développé des stratégies extrêmement poussées pour endiguer l’épidémie.

Le Japon, ce même 6 mars, compte moins de cas et de morts du COVID-19 que la France ; pourtant tout un arsenal de règles contraignantes de distanciation sociale, ainsi que la fermeture de lieux touristiques ont déjà été prononcées.

Celles-ci se fondent sur l’analyse précoce de la propagation du virus à Wuhan. En effet, dès les premiers jours de la crise de Wuhan, une équipe d’épidémiologistes a été mise en place au Japon pour essayer de comprendre au plus vite les déterminants de la propagation du virus. Ce travail débouche sur une publication scientifique la 3 mars et met en évidence un résultat très important sur lequel se fondera toute la première stratégie japonaise : le R0 du COVID-19 - sa contagiosité - a ceci de particulier qu’il présente une variance large contrairement, par exemple, à la grippe. Autrement dit, le potentiel de contamination des personnes infectées varie énormément. Plus spécifiquement, les chercheurs constatent que, en Chine et au Japon, la majeure partie des personnes atteintes du COVID19 diffuse peu ou pas le virus. En réalité, seule une petite fraction de cas propage largement la maladie. Comme pour le reste de sa stratégie de communication au public, le Japon publie l’ensemble de ces recherches et rapports et les vulgarise à travers des infographies simples (figure à gauche).

Infographie explicative de la différence de propagation entre la grippe (panel du haut) et le COVID19 (panel du bas) Infographie explicative de la différence de propagation entre la grippe (panel du haut) et le COVID19 (panel du bas)

 Ce même article scientifique cherche à comprendre les conditions qui ont permis de larges contaminations massives. Trois conditions ressortent particulièrement : les contaminations massives se font (1) dans des environnements fermés faiblement aéré, (2) où les distances entre personnes sont faibles et (3) où ont eu lieu des conversations ou des vocalisations à faible distance. Le risque de contamination dans ce genre d’environnement est alors au moins multiplié par 6 et peut aller jusqu’à une multiplication par 57 ( Attention, ces deux valeurs sont les bornes de l’intervalle de confiance à 95%, dont la valeur centrale est 19. L’intervalle étant très large, nous préférons indiquer les bornes plutôt que la valeur centrale).

Dès lors, le rôle du gouvernement japonais a été d’empêcher les situations susceptibles de rassembler ces trois conditions de se produire ainsi que de les diffuser largement auprès de la population – la communication à la population (autre exemple), de la part du gouvernement comme des scientifiques, jouant un rôle majeur dans tous les pays ayant réussi à gérer le premier épisode de la crise.

A ces fins, le gouvernement japonais a fermé tous les lieux touristiques ainsi que tous les lieux de regroupements denses. Il invite les japonais à réduire autant que possible leurs déplacements, à privilégier le télétravail et à être extrêmement responsable individuellement en appelant à « un changement des comportements quotidiens » pour diminuer le risque de propagation. Des mesures collectives plus coercitives ne sont prises qu’en cas de détection de foyer, selon la stratégie de contre-clustering proche de celles menées en Corée du Sud et à Singapour (voir sous-section suivante). Pour le reste, seuls quelques commerces ont fermé et le métro est toujours très utilisé en heure de pointe.

La mise en place rapide d’un réseau de chercheurs travaillant jour et nuit pour comprendre les déterminants de la diffusion du coronavirus a permis au Japon de mettre en place des mesures de distanciation sociale simples, efficaces et largement diffusées auprès des Japonais. Jusqu’à ce jour, cette stratégie permet de contenir le coronavirus au Japon sans procéder à des tests massifs ou à des restrictions des libertés à « l’européenne ». Toutefois, il convient de noter que ce modèle présente des failles (capacité de tests faible, pas de suivi à la « Coréenne » des personnes contaminées) qui l’exposent à une recrudescence du nombre de cas. Ceci est d’autant plus vrai que, rappelons-le, au moins 30% des cas de COVID-19 sont asymptomatiques.  

Pour rappel, au 6 avril 2020, le Japon ne compte que 92 décès causés par le COVID-19.

 De la responsabilité politique gouvernementale

Il apparaît nécessaire néanmoins d'insister sur le fait que la prise de décision dans un contexte d'urgence aboutit nécessairement à commettre des erreurs, erreurs qui, dans le cas présent, correspondent à autant de vies humaines qui auraient pu être préservées ou sauvées. Les informations qui auraient permises une meilleure gestion des épidémies ne sont pas toujours disponibles à temps, et les luttes d'influence au plus haut niveau entre les différents conseillers sont parfois très importantes - le cas du professeur Raoult en atteste - et peuvent s'axer sur des visions très distinctes du rôle de l'Etat et des réponses qu'il doit apporter en temps de crise. 
L'exercice de responsabilités en temps de crise est donc particulièrement délicate, et la critique a posteriori est aisée. 

Néanmoins, les exemples japonais, coréens et singapouriens, l'ampleur de la crise en Italie - pourtant décalée de plusieurs jours - et l'anticipation plus grande de nombreux autres pays européens montrent que la possibilité d'une défaillance du gouvernement français dans la gestion de cette crise est réelle. A la question de la temporalité de la réponse vont bientôt s'ajouter celle des dépistages de masse et de l'usage des masques, choix stratégiques que nous allons traiter dans les prochains jours.

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