Covid-19: Responsabiliser les structures plutôt que les individus

Le 14 octobre 2020, Emmanuel Macron annonce la mise en place d’un couvre-feu en Île-de-France et dans 8 métropoles. Ce tour de vis sonne comme un constat d’échec de l’endiguement de l’épidémie par une stratégie de dépistages massifs, échec qui semble lié aux modalités de sa mise en œuvre responsabilisant beaucoup plus les individus que les collectivités. Article co-écrit avec Salomé Do.

L’avis des auteurs n’engagent qu’eux-mêmes et pas les institutions auxquelles ils appartiennent.

 En mettant de côté les contraintes de port du masque et de distanciation sociale, qui sont imposées à la fois aux individus dans l’espace publique et aux collectivités, il apparaît que les mesures visant à contrôler l’épidémie ciblent les individus bien plus que les structures collectives. La responsabilité de contrôler chaque jour son état de santé, de décider s’il est nécessaire de se faire tester, puis de faire quelques heures de queue pour se faire tester incombe entièrement aux individus. Si la personne est positive, c’est à elle qu’il incombe, encore, de prévenir son entourage –tant familial et amical que professionnel–, et de faire elle même son contact tracing, les organismes officiels étant souvent débordés. Parallèlement, les messages de prévention gouvernementaux ne ciblent que les individus et la sphère privée. Le dernier spot gouvernemental, volontairement “choquant”, juxtapose ainsi des scènes de la vie quotidienne dans des situations de grande proximité –salutation au travail et dans la vie de tous les jours, fête familiale privée– pour aboutir à l’hospitalisation de l’une des protagonistes.

 Si l’appel à la responsabilité individuelle peut sembler évident de prime abord –“chacun doit veiller sur lui-même et son entourage”–, il masque néanmoins complètement la responsabilité des collectivités dans la lutte contre le virus. Les entreprises, les universités, les écoles sont contraintes à faire respecter le port du masque et la distanciation sociale, de la même manière que les individus y sont contraints. 

Pourtant, ces structures collectives ne sont ni soumises à un devoir d’information transparente concernant les clusters,  ni soumises à l’obligation de tester massivement leurs populations lors de l’apparition de clusters. À l’échelle collective, la politique sanitaire dépend donc du bon vouloir des décideurs. Certaines universités et écoles d’ingénieurs, comme Sciences Po Paris ou Centrale Lyon, et quelques entreprises, ont donc fait le choix responsable de gérer les clusters qui sont apparus en leur sein en organisant avec l’ARS des journées de tests à grande échelle. D’autres écoles, malgré l’apparition de clusters, ont déserté face à leur responsabilité : elles ne transmettent aucune statistique épidémiologique les concernant, et n’organisent pas de mass screening. Face à ces structures administratives démissionnaires, c’est alors aux élèves de prendre en main l’organisation de leurs tests, et de communiquer leurs résultats à leurs connaissances, individuellement, sans que jamais l’organisation et la transmission des informations ne soit fait à l’échelle collective. 

 La gestion épidémique optimale est une gestion collective à grande échelle

 Si l’implication de chacun dans le contrôle de l’épidémie est absolument nécessaire, l’approche individualiste de la gestion de l’épidémie montre pourtant ses limites. Parce qu’une épidémie est un phénomène éminemment collectif, mais surtout parce que des cas d’infections asymptomatiques et pré-symptomatiques ont été largement documentés dans le cas du Covid, il est inefficace d’en appeler à la responsabilité individuelle. 

 Une méta-revue parue fin septembre dans Plos Medicine [1] agrège les résultats des études menées sur les infections asymptomatiques et pré-symptomatiques à ce jour. En pointant du doigt le fait que de nombreuses infections initialement comptées comme asymptomatiques se sont ensuite révélée symptomatiques, mais n’ont pas fait l’objet d’une requalification dans de nombreuses études, la méta-revue estime que le taux de vrais asymptomatiques est souvent surestimé. Les estimations consolidées qu’elle donne restent cependant considérables, avec une proportion de 20 à 30% d’asymptomatiques.

La méta-revue s’intéresse en outre au rôle des asymptomatiques et pré-symptomatiques dans  la dynamique de transmission du virus et estiment alors les risques relatifs de transmission du virus pour ces deux populations. Ainsi, si un malade symptomatique infectait 10 personnes, la méta revue estime qu’un malade en phase pré-symptomatique en infecterait 6 (son risque relatif de transmission par rapport aux malades symptomatiques est de 0.63) et un malade asymptomatique en infecterait 3 (resp. 0.35). Si ces estimations ne sont issues que de l'agrégation de recherches préliminaires, et sont vouées à être affinées, elles montrent bien la part importante des malades asymptomatiques et pré-symptomatiques dans la propagation de l’épidémie: tester les personnes ayant des symptômes ne suffit pas, et tester les cas contact suffit peu. 

Même dans l’hypothèse optimiste où tous les citoyens seraient également responsables et observeraient tous une vigilance extrême à l’égard du virus, la stratégie individuelle échoue.  À moins de décider de se faire tester systématiquement chaque semaine, une personne asymptomatique ne peut pas savoir quand se mettre en isolement, et une personne pré-symptomatique aura déjà contaminé nombre de contacts avant de savoir qu’elle est atteinte du virus. 

 Face à la complexité de la dynamique du virus, un consensus se forme : il faut tester de manière exhaustive les structures collectives dès l’apparition de premiers cas. Les termes anglophones de mass testing et de mass screening montrent bien la différence entre les stratégies: la première consiste à rendre des tests diagnostiques disponibles à grande échelle, et la deuxième consiste à passer au crible de larges populations. En Chine, c’est le mass screening qui a été choisi par les autorités de Qingdao, lors de la découverte de douze cas dans la ville, dont six asymptomatiques ou présymptomatiques. Neuf millions d’habitants ont été testés en cinq jours. 

 L’impensé de la gestion collective, symptôme de la pensée libérale?

 Pourquoi, dès lors, légiférer uniquement sur la sphère privée? Comment expliquer ce choix des autorités de réguler la vie des individus plutôt que les structures collectives? Si l’utilité des mesures récentes peut être débattue, il est parfois enrichissant de s’intéresser plutôt aux mesures qui n’ont pas été envisagées. Une article de Franceinfo titrait récemment “Couvre-feu, reconfinement, bulle sociale... Que reste-t-il dans l'arsenal du gouvernement pour lutter contre l'épidémie de Covid-19?”. Une telle formulation est symptomatique d’une pensée centrée exclusivement sur une gestion à l’échelle individuelle de l’épidémie, et ignore complètement la possibilité d’une systématisation des mass screening à partir d’un certain seuil de contamination dans les structures collectives, pourtant recommandés par certains spécialistes de santé. Cela est d’autant plus dommageable qu’avec l’arrivée des tests antigéniques à bas coût et leur utilisation par l’ARS lors de premiers programmes de mass screening, il est raisonnable de penser que le coût de ces programmes se compare au coût économique des mesures de couvre feu, et peut s’inscrire dans l’effort de financement de la politique de tests massifs du gouvernement.  En revanche, les campagnes de mass screening soulèvent des problématiques démocratiques et de respect des libertés individuelles, car soumettre une population complète à un test de dépistage au nom d’un impératif sanitaire comme à Qingdao n’a rien d’évident. Cette pandémie place donc les décideurs publics devant un choix cornélien: restreindre la liberté d’aller et venir, par exemple en confinant ou en instaurant un couvre-feu au nom d’une stratégie sanitaire centrée sur l’individu, ou bien soumettre la population à une obligation collective de se faire tester. Le choix est complexe, et le consentement de la population à  l’une ou l’autre des mesures est difficile à anticiper.

 Aujourd’hui, cependant, ce débat n’existe simplement pas dans l’espace publique et médiatique français. Est-ce parce que la solution a été envisagée puis écartée sans transparence décisionnelle par les autorités, ou bien parce que l’idée d’une stratégie collective plutôt qu’individuelle est un impensé politique? L’idée de réguler des structures collectives inspire peut-être une certaine frilosité aux représentants de l’idéologie libérale. 

 Nous sommes convaincus que les campagnes de mass screening permettraient d’éviter la mise en place des mesures liberticides, lourdes et contraignantes pour la société comme le sont les couvre-feux et confinements. Elles traiteraient également l’épineuse question des asymptomatiques et pré-symptomatiques. La mise en place de telles campagne ferait enfin baisser le niveau de tension et d’anxiété au sein de la société : elles permettraient de transférer une partie de la responsabilité de gestion de l’épidémie des individus aux structures collectives.

Salomé Do, Antoine Martin

Bibliographie 

[1] Buitrago-Garcia, D., Egli-Gany, D., Counotte, M. J., Hossmann, S., Imeri, H., Ipekci, A. M., ... & Low, N. (2020). Occurrence and transmission potential of asymptomatic and presymptomatic SARS-CoV-2 infections: A living systematic review and meta-analysis. PLoS medicine, 17(9), e1003346.

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