LE GRAND ORAL DE MACRON : PLUS SANGLANTS LES ECHANGES, PLUS FORTE LA RENAISSANCE.

Officiellement, on attend qu’Emmanuel Macron livre ses réponses au Grand Débat, pour éteindre la crise des Gilets Jaunes et lancer l’acte 2 de son quinquennat, à un mois des élections européennes. Mais lui, qu’attend-il de cette conférence de presse ? Quel est l’enjeu, en communication, qui l’a conduit à choisir de se confronter à la presse ? Tentative de décryptage d’une compol aux abois.

LE GRAND ORAL DE MACRON : PLUS SANGLANTS LES ECHANGES, PLUS FORTE LA RENAISSANCE.

 

Le « Grand Oral » est un choix de communication politique.

Officiellement, on attend qu’Emmanuel Macron livre ses réponses au Grand Débat pour éteindre la crise des Gilets Jaunes et lancer l’acte 2 de son quinquennat, à un mois des élections européennes. Mais lui, qu’attend-il de cette conférence de presse ? Quel est l’enjeu, en communication, qui l’a conduit à préférer se confronter à la presse plutôt qu’à faire une allocution ou prendre la plume, comme ça lui a été largement conseillé ? Tentative de décryptage d’une compol aux abois.

 

La marque Emmanuel Macron : avouer son besoin de renaissance, c’est avouer son danger de mort.

 

Emmanuel Macron l’a dit lui-même : il est une marque. On reconnaît là, comme depuis le début de sa campagne, une vision pilhanesque de la communication politique. Jupiter, maître des horloges, arythmie de la parole présidentielle, verticalité, tout y est. Mais c’est une marque qui, en déclarant elle-même la nécessité de sa renaissance, fait l’aveu de son état de faiblesse extrême. C’est une marque en crise. La pire crise qu’une marque puisse vivre : une crise de confiance. Sans confiance, ni parole ni action possible. Et une marque qui ne parle ni n’agit, c’est une marque qui meurt.

En politique, la parole dite est moins importante que la parole crue. L’action réelle moins que l’action perçue. Le message moins que la réaction attendue au message. C’est cynique, mais ainsi va la communication.

L’urgence, donc, est de reconquérir cette confiance car le socle d’une communication, ce n’est pas le message, c’est la confiance en l’émetteur. Mais une stratégie de "reconquête de confiance" ne dit jamais son nom, car l’enjeu réel d’une opération de communication ne doit pas être immédiatement décryptable. Ca signerait son flop.

 

Urgence de la situation. De l’enjeu réel vs l’enjeu annoncé.

 

« Mais que va-t-il annoncer ? »

Concentrer le suspense de l’attente sur le contenu du message n’a pas de sens. Si on s’attend à quelques surprises, la majeure partie est connue, le PR lui-même s’attend à des commentaires négatifs mais ne changera pas de cap, l’entourloupe du Grand Débat n’est plus un secret pour personne. Quant aux Gilets Jaunes, il ne cherche pas à les séduire, il sait qu’il les a perdus.

 

« Alors ça y est, il accepte enfin que les journalistes fasse leur travail ? »

Imaginer qu’en choisissant le format de la conférence de presse, inédit sur son quinquennat, Emmanuel Macron exprime l’envie soudaine de réhabiliter les corps intermédiaires qu’il malmène depuis 2 ans, n’a pas de sens non plus. Il l’a dit lui-même et largement prouvé en actes : « les journalistes ne m’intéressent pas, ce sont les Français qui m’intéressent ».

 

« Il revient aux traditions de l’ancien monde, mais saura-t-il éviter les petites phrases ?»

Penser que l’enjeu, pour Emmanuel Macron, c’est d’être cohérent, clair et pédagogue face à une presse qu’il sait « remontée à bloc » eu égard au traitement qu’il lui a réservé depuis 2 ans et particulièrement ces derniers jours, ça n’a pas de sens non plus. Qui peut raisonnablement imaginer qu’il cherche à convaincre les 300 journalistes présents (du moins, la partie qu’il avait jusqu’ici écartée) de se faire le relai pédagogique de mesures qu’il sait d’ores et déjà insuffisantes pour susciter l’adhésion d’une majeure partie de l’opinion ?

 

Ce que cherche Emmanuel Macron, ce n’est pas à changer l’opinion sur le contenu de ses mesures. C’est à changer l’opinion sur l’homme qui les porte.

Parce que l’extrême urgence, aujourd’hui, ce n’est pas tant de conquérir une adhésion « en plein » à ses actions, que de conquérir une adhésion « en creux » à sa personne. Adhésion « en creux » des électeurs indécis, qui l’ont porté à la victoire sans conviction mais par crainte des extrêmes. Or, aujourd’hui, parmi ces indécis on compte des déçus, des "abandonnistes", comme on dit. Là est le danger. Pour préférer l’ordre qu’on n’aime pas au chaos qu’on redoute, encore faut-il avoir confiance en la parole de l’homme qui incarne cet ordre, en la nature de cet ordre, en la réelle « protection d’un père de Nation ». Mais Jupiter n’est plus Jupiter sans la confiance qu’on accorde en son pouvoir, sans la fiabilité qu’on prête à ses paroles, sans la crédibilité qu’on attribue à son projet d’ordre.

Emmanuel Macron le sait, l’érosion dramatique du capital confiance qui le maintenait et lui laissait un espace d’action, constitue une urgence absolue à la veille des européennes comme à la mi-mandat. Elections européennes, réformes à venir : le danger imminent, pour le parti présidentiel, c’est la sanction du vote, l’adhésion à un mouvement de crise qui l’empêcherait d’agir.

 

La stratégie de la peur de l’extrême droite fonctionne si et seulement si la part de l’opinion qui pense « tout sauf Le Pen » est significativement plus grande que celle qui pense « pourquoi pas, on n’a jamais essayé ». La part dangereuse, le « facteur bascule », étant celle du vote sanction. La stratégie de la peur de l’extrême droite fonctionne si et seulement si on apparaît comme radicalement différent de l’extrême droite. Pour l’opinion, ce n’est plus si évident. Et de fait. De son élection à la crise des Gilets Jaunes, Emmanuel Macron a épuisé la partition qui fit le succès des présidents conseillés par Jacques Pilhan : ériger la peur des extrêmes (la peur émotionnelle du chaos) en marche pied d’un vote de raison, d’un vote sans adhésion.

 

En siphonnant à droite et à l’extrême, en baignant dans la cacophonie d’une communication tantôt vulgairement publicitaire, tantôt évidemment mensongère, en se compromettant dans des mensonges d’Etat, en s’érigeant en chef absolu, Emmanuel Macron a créé ce qu’il redoutait : la confusion qui profite à l’extrême droite. En étant le seul interlocuteur, il est le roi : si la confiance en ce roi n’est pas rééquilibrée, plus rien ne lui sera possible.

 

Si Emmanuel Macron est le problème, il doit être la solution.

Jacques Pilhan, conseiller diaboliquement efficace des Présidents, dont Emmanuel Macron rêve de trouver un double, disait ceci : « Tout homme porte en lui six ou sept visages différents. L’art de la communication n’est pas de les montrer tous à la fois, ou même de choisir celui qui serait le vrai. C’est de trouver le bon, au moment juste. Car c’est toujours le plus efficace. » Pour opérer une bascule d’image, il faut s’appuyer sur une perception réelle. Comprendre, simplifier, épurer. Positiver.

Quel visage montrer à l’heure où l’urgence, c’est de retrouver les quelques points de confiance qui éloigneraient le danger ?

 

 

L’enjeu, ce n’est pas ce qui est dit mais ce qui est perçu.

 

Prendre la plume, adresser une lettre aux Français ? Il faudrait, pour cela, que la confiance en la signature ne soit pas si dramatiquement érodée. Quand une personne en qui vous n’avez pas confiance vous dit « fais moi confiance », et que vous ne pouvez pas lui répondre directement pour éprouver cette « promesse », ça a plutôt tendance à augmenter votre suspicion à son égard. Il faudrait aussi que l’objectif principal réside dans le contenu des mesures annoncées. Mais ce n’est pas le cas. Aussi, le visage du littéraire verbeux est déjà connu et peu séduisant.

 

Faire une allocution télévisée ? Pas en mesure de créer l’effet de surprise nécessaire au changement d’image voulu. Par ailleurs, cet exercice éclaire un visage d’Emmanuel Macron qui n’est pas celui dont il a besoin aujourd’hui. Le visage du roi arrogant, qui parle et puis s’en va, fier de sa parole sacrée : pourquoi pas s’il était doué dans l'exercice, s'il préparait un changement de cap. Mais il veut un changement de perception. Pour ce faire, toute autre stratégie ayant été épuisée, il a besoin de l’aide d’un tiers qui aura fonction de « révélateur ».

 

La conférence de presse. Au cours d’une intervention filmée, le spectacle relationnel est toujours plus fort que le contenu, disait encore Pilhan. Le visage que le PR souhaite montrer, c’est celui d’un homme si intègre qu’il est prêt à se confronter à ceux qui ne l’épargneront pas. En confiance comme en amour : il n’y a pas de confiance, il n’y a que des preuves de confiance.

L'objectif de la séquence est moins de donner de la voix aux corps intermédiaires que de montrer un nouveau visage à l'ensemble de l'opinion, à la faveur du spectacle relationnel qui se jouera entre lui et la presse.

En se confrontant publiquement à ceux qui le malmèneront, Emmanuel Macron compte apporter la preuve de sa sincérité à l’opinion qu’il veut séduire : les indécis. Comment ? En donnant le sentiment qu’il prend un risque, qu’il se jette dans l’arène. Plus la perception du risque pris par le PR sera grande, plus grande la perception de sa sincérité. On peut raisonnablement supposer que le climat relationnel plus que tendu avec une partie des journalistes, s’il est perçu par l’opinion comme le risque d’une grande mise en danger, constitue, pour Emmanuel Macron, une opportunité en communication. « Plus vous m’attaquerez, plus j’en sortirai grandi ! ». Il faut que ça saigne pour que ça lui fasse du bien. Que le spectacle soit sanglant, c’est la première condition d’une renaissance.… et la seconde : qu’il ait été suffisamment bien préparé pour tenir le choc.

 

Ce Grand Oral, c’est le « Grand Pari » d’Emmanuel Macron pour répondre à l’enjeu le plus urgent du moment, à celui sans quoi plus rien ne lui sera possible : regagner des points de confiance dans l’opinion, en montrant le visage de l’homme si sincère qu’il prend le risque de se faire attaquer publiquement.

Je pense que c’est la carte qu’il joue. C’est du moins la seule raison, en communication, qui me semble pouvoir mener à ce choix. Nous verrons ce soir. Si les échanges sont maîtrisés, contrôlés, si ça ne bataille pas sec, c’est que je n’ai rien compris. Ou qu’Emmanuel Macron aura été mal conseillé. LOL.

 

 

Pas de communication efficace sans déploiement structuré : le vrai risque.

 

Un grand oral, et après ? Car c’est après que tout se joue. Dans la capacité de l’équipe gouvernementale à « assurer le service après vente ». Dans la capacité de l’équipe de communication à déployer une stratégie cohérente et crédible, qui serve le même objectif de « reconstruction du capital confiance de la marque ». Sans quoi ce grand oral serait un coup d’épée dans l’eau. Réussi ou raté, finalement, peu importe. Le tempo a changé, le temps court prévaut.

C’est là qu’est le plus gros risque.

 

L’épuisement jusqu’au discrédit de la communication gouvernementale.

En termes de communication, l’Elysée manque cruellement des conseils d’un nouveau Pilhan… La place est d’ailleurs toujours vacante ; jamais vide n’aura été si visible.

 

Glissade catastrophique de la jeune garde communicante : l’arrogance des vieux principes d’une communication jadis maîtrisable s’est heurtée à la révolution numérique qu’elle a cru, à tort, pouvoir dominer. Conséquence : au-delà même de la direction prise par le quinquennat, cette cacophonie a accéléré la suspicion, la confusion, la conviction que « tous pourris ».

Stratégie d’influence grossière sur les réseaux sociaux, conflit évident entre les mots posés sur les faits et les faits perçus par l’opinion, utilisation de formats publicitaires éculés, à coups de clips à la structure narrative classique des « pubs lessivières » : toutes ces erreurs de communication politique ont largement alimenté la déconnexion.

 

Il y a fort à parier que, quelque soit l’issue de ce Grand Oral, la suite ne signe pas la fin d’une communication si mal pensée qu’elle fait du mal à l’ensemble de la classe politique.

Puisqu’ Emmanuel Macron se pense comme une marque, je lui suggère de s’inspirer de la révolution en communication opérée par certaines marques qui ont compris, elles, que la seule communication possible, désormais, c’est l’information vérifiée et vérifiable. Pas de communication, en somme.

 

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