A propos du Capital au XXIe siècle et de Thomas Piketty.

           Oui, énormément de faits et d'analyses avancés par Thomas Piketty doivent être salués:

     - les inégalités à l'échelle mondiale, mais aussi en France, ont explosé depuis 30 ans: 1% des plus riches aux États-Unis détiennent 20 % de la richesse nationale; 0,1% détiennent 8 %...
     - les patrimoines privés immobiliers et financiers avaient en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, une valeur équivalente à 6 ou 7 années de revenu national à la fin du XIXe siècle; dans les années 1950, le rapport tombait à 2. Depuis 1970, ça redécolle et l'on est pas loin, à nouveau, du rapport de 7 à 1 de 1900.
     - oui, ceci est dû en grande partie, peut-être pas seulement, à une croissance économique poussive (<1%), alors que patrimoines, dividendes et intérêts passent la barre des 5% annuels. Et en 30 ans, cela fait beaucoup.

           Bravo, quant aux, sinon remises en cause, du moins correctifs proposés par Thomas Piketty. Et c'est là que le débat démarre:
     - corriger par l'impôt redistributif, très bien, mais n'est-ce pas l'effet du Paracétamol sur la fièvre: corriger les effets, sans traiter la cause, donc, immanquablement, les voir tendre à se reproduire? Pour ralentir, il ne suffit pas de freiner, il faut aussi lever le pied de l'accélérateur.
     - car depuis 30 ans, et tout particulièrement aujourd'hui dans la zone Euro, c'est l'austérité pour les revenus du travail qui est responsable de la faible croissance, alors que les revenus du capital financier continuent leur ascension. Tout se passe comme si la machine économique ne fonctionnait plus que pour la croissance du capital financier.
Réajuster l'impôt sur les très hauts revenus certes, mais pas en laissant toujours déprimée la croissance, une autre croissance basée sur les vrais  besoins de la planète : transition énergétique ; nourrir, loger, éduquer, soigner 7 milliards d'habitants..., et, en France, extraire 10 millions de personnes de la pauvreté. Donc, au-delà de l'impôt, s'attaquer à la logique même du Capital aujourd'hui, pour lequel, ces derniers objectifs n'en sont pas.

          Thomas Piketty comme les néo-keynésiens dont il est le brillant vulgarisateur, comme Stilglitz et Krugman, pense possible de réorienter l'économie à la manière du New Deal de Roosevelt ou des politiques socio-économiques qui, en 1945, ont jeté les bases des 30 Glorieuses.
Et c'est là qu'est ma critique de fond : Thomas Piketty pense l'Économie comme déterminante de l'Histoire et de la Politique. Or si le New Deal et les 30 Glorieuses ont vu le jour, c'est à la faveur d'un contexte politico-historique bien particulier : un mouvement ouvrier puissant en Europe et aux Etats-Unis, l'illusion d'une Union Soviétique (dans les années 30-50) porteuse de progrès social, le fascisme vaincu et les classes dominantes en Europe qui l'avaient soutenu, sur la défensive. Ces mêmes classes dominantes se voyant, de fait, obligées de composer et de consentir, à leurs dépens, à la construction de l'État Social et à des taux de fiscalité jusqu'alors inconnus ( jusqu'à 90 % aux États-Unis).
Or l'histoire a rebattu les cartes depuis 30 ans : mouvement ouvrier en déclin, fragilisé par le chômage et la précarité ; illusions soviétiques envolées, pour ne pas dire implosées; contre-offensive idéologique néolibérale planétaire et aujourd'hui dominante dans toutes les têtes politiques. Dans ces conditions, pourquoi ces mêmes classes dirigeantes consentiraient-t-elles aujourd'hui aux concessions sur le partage Capital-Travail inspirées de Keynes? Elles n'en ont aucunement l'intention, je dirais même plus, la possibilité, emballées qu'elles sont dans la logique addictive du toujours plus. Ce n'est pas Pierre Gattaz qui me démentira, dans son dernier appel, il y a trois jours, à de nouvelles concessions de la part du Travail et le pistolet braqué sur la tempe du Gouvernement.

          Aujourd'hui, il ne suffira pas que Obama et Hollande tombent dans les bras l'un de l'autre en s'écriant :"Mais bon sang, c'est bien sûr! Comment n'y avions nous pas pensé? Mais bien sûr, augmentons l'impôt!". Et d'ailleurs, cette touchante effusion n'aura pas lieu.

          Seules de profondes remises en causes sociales, économiques et politiques propulsées sur le devant de la scène par de puissants et larges mouvements populaires, à un ou plusieurs endroits de la planète, simultanément ou successivement, je ne sais pas lesquels, je ne sais pas comment, je ne sais pas quand, mais 1789 et 1936 ont bien eu lieu, pourraient imposer de nouveaux compromis aux classes dirigeantes et au capitalisme financiarisé.

En conclusion, l'Économie, quoique le laisse supposer Thomas Piketty, n'est pas autonome. Elle se construit, dans les faits, dans une relation dialectique avec la conscience des hommes, elle-même, en retour, dépendante des conditions économiques.

     J.Casanova

 

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