Les robots vont-ils tuer les bobos?

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                (De nos correspondants Jean Casanova et Patrice Orwell - chez R.Berger Strategy Consultants - 62-64, rue de Lisbonne - Paris 8°).

 

           Alerté par les conclusions du rapport du Cabinet spécialisé en Stratégie Economique Roland Berger, conclusions rendues publiques ces derniers jours dans le Journal du Dimanche  et selon lesquelles, d'ici 10 ans, 3 à 5 Millions d'emplois seraient menacés dans les secteurs les plus qualifiés de l'économie, agriculture, police, tourisme et hôtellerie, santé, voire éducation, notre journal nous dépêchait sans délai auprès de Rachid Meknassi, réputé essayiste et consultant, aujourd'hui partner du Cabinet Roland Berger et copilote de ce rapport alarmant.

(Chers lecteurs, nous vous souhaitons dans un jour sans migraine, l'esprit frais et dispos, car les formulations qui vont suivre vont faire forcément appel à quelques capacités d'abstraction dont nous vous savons certes dotés, mais pas toujours enclins à actionner. Si ce n'est pas le bon jour, retournez tout de suite à plus simple, tondre la pelouse aux premiers jours d'automne, ou plus mélodieux, votre platine vinyle avec Frank Sinatra dans Whispering ou I'll be seeing you.)

 

           Oui! Le scénario est noir. Car selon Rachid Meknassi, et nous le citons: "la robotisation pourrait être aux cols blancs ce que la mondialisation fut aux cols bleus. La machine, et ceci à très court terme saura faire sans l'homme". Et devant nos mines naïves et effarées, Rachid Meknassi de dérouler ce constat édifiant: avec 20 % de tâches automatisées d'ici à 2025, les robots mettraient sur le tapis plus de 3 millions de salariés en France. Agriculture, bâtiment, industrie, hôtellerie, hôpitaux, administrations publiques, comme l'armée et la police, services aux entreprises et aux particuliers… Tous ces secteurs perdraient des emplois. Le taux de chômage en pertes brutes s'élèverait à 18 %. Seuls 500 000 postes seraient créés dans le domaine des nouvelles technologies et de la maintenance robotique". "Oui! Nous entrons dans l'ère des robots tueurs! la robotisation va toucher les classes moyennes et moyennes supérieures, c'est-à-dire certaines professions intellectuelles, dont on va pouvoir automatiser certaines tâches, comme les comptables, les juristes et, nous pointant du doigt, les journalistes".

 Déflagration économique, peut-être explosion sociale, car ce numérique créera peu de croissance, détruira des emplois et déstabilisera comptes publics et comptes sociaux par sa faible contributivité fiscale et sociale. "Pensez donc", rajoute M. Meknassi, nous citant l'exemple de l'application américaine de messagerie WhatsApp, son poids de 19 milliards de dollars et ses 55 salariés.

 

           Chers lecteurs, Patrice et moi, bien que journalistes de terrain et connaissant  la fâcheuse et spontanée propension résignatoire de nos concitoyens, écoutez bien autour de vous: "Il n'y a plus de travail!" "On n'y peut rien!" "C'était à prévoir!" "De mon temps…", etc..., prenions le parti de faire face et d'affronter notre interlocuteur sur son propre terrain.

"M. Meknassi, telle évolution créerait, bien au contraire, les présuppositions de fantastiques remises en cause de nombre d'aliénations actuelles comme celle de l'alternative obligatoire travail /chômage. Monsieur Meknassi, vous êtes en train de nous dire que ces évolutions technologiques et robotiques vont libérer des millions d'hommes et de femmes de taches finalement peu enrichissantes humainement et, par les gains de productivité ainsi réalisés, libérer un temps considérable pour la formation, la culture, les loisirs, la convivialité…" Et le feu roulant se poursuivant: "M. Meknassi, nous vous pointons la contradiction suivante, et elle sera mortelle pour le système: cette productivité démultipliée comme jamais, productrice de biens et de services, quels débouchés lui assurer avec 5 millions actuels + 5 millions à venir = 10 millions de chômeurs, sans revenus?"

 

           Et Rachid de nous répondre, car maintenant, tout allant très vite, nous en étions aux prénoms: " Jean, Patrice, vous vous en doutez, une évolution en appelle une autre et, nous le disant autrement que Karl Marx qui, il y a 150 ans, énonçait le postulat que, dans toute formation sociale le développement des forces productives appelait à transformer les rapports de production lorsque ceux-ci devenaient un obstacle à leur développement, de nous donner l'état actuel de sa réflexion, et pour un consultant en Stratégie, ce n'était pas rien : la question sera posée de la propriété des robots. Privée ou sociale? Privée et lucrative pour une minorité, mais la contradiction est dans l'articulation des deux termes ( pour qu'il y ait lucre, il faut qu'il y ait débouché pour la marchandise)? Ou résolution de cette contradiction : sociale et donc profitable à la totalité de la communauté.En bref, et j'en termine: restituer aux producteurs les moyens de production."

 

           C'est par la petite porte de sécurité de son bureau que nous quittions Rachid et regagnions la rue de Lisbonne pour rentrer au Journal. Patrice me disant: "Il faut absolument revoir ce type!"

 

          

 

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