(De notre envoyé spécial Jean Casanova - Newbury - West Berkshire - Royaume-Uni 4 Mars 2015)
Vous ai-je déjà parlé de Speenhamland ?
Après l'évaporation de l'esprit du 11-Janvier, du moins dans sa version bucolique du troupeau de brebis rassemblées autour de son berger et de sa houlette, après les incertitudes quant à la crédibilité de l'esprit de Manille, celui qui hantait dans nos campagnes les processions médiévales en appelant, c'était selon, à la pluie ou au beau temps, c'est de l'esprit de Speenhamland que je voudrais aujourd'hui vous entretenir.
Antonina Serafino, ma consœur des Échos, vient de me transmettre les principaux éléments chiffrés de l'article qu'elle compte remettre ce soir à sa Rédaction, article consacré à la "Prime d'Activité" que s'apprêterait à mettre en œuvre le Premier Ministre (attention, elle sera versée dès le 1° Janvier 2016, année préélectorale). Qu'il me soit permis d´utiliser ces quelques données à votre intention.
Quelle signification accorder aujourd'hui à ce petit clignotant humanitaire qui vient de s'allumer à Matignon ? Certains y verront chez l'homme du libéralisme au 49-3, le signal social qu'il se devait d'envoyer, pris sous le tir croisé des pistolets à bouchon et des flèches à ventouse de sa turbulente majorité, à 15 jours d'une échéance électorale redoutée. Pourquoi pas, mais à notre avis la chose va bien plus loin.
Avant d'arriver à Speenhamland, voyons de quoi il retourne exactement dans cette prime d'activité ! Le Gouvernement enterre le RSA et la PPE (prime pour l'emploi), dispositifs qu'il juge coûteux et mal adaptés et dont l'objectif - sortir de l'exclusion et de la grande pauvreté les travailleurs pauvres, les poor workers - serait loin d'être atteint. Il fusionne ces deux dispositifs caritatifs en un seul, quérable ( c'est-à-dire qu'il faudra en faire la demande, le réclamer ou le quêter, à vous de choisir), dont l'objectif sera d'extraire de la grande misère ceux qui travaillent et n'en obtiennent pas le nécessaire pour survivre. L'estimation moyenne du don public tournerait autour de 150 à 250 € mensuels, dont pourraient bénéficier environ 5 millions de personnes, celles percevant entre 0,5 et 1,2 Smic (estimation provisoire), le tout restant dans l'enveloppe de 4 milliards d'euros consentis par la collectivité, enveloppe résultant de la fusion du RSA et de la PPE. Pas un sou de plus, c'est entendu ! Bruxelles veille, et pas seulement sur la Grèce.
Empoignez vos calculettes et vous verrez que le compte n'y est pas (en moyenne 150 € mensuels x 12 mois = 1800 € annuels x 5 millions d'attributaires = 9 milliards d'euros exactement, soit plus du double que les 4 récoltés par la suppression RSA + PPE).
N'y voyez là aucun cynisme, mais la simple lucidité technocratique, celle qui sait que les pauvres ont honte d'être pauvres. Pour rester dans les clous de ces 4 milliards, le gouvernement table sur un taux de recours, il a précisé de quérabilité, de moins de 50 %. Tous les pauvres savent qu'ils sont pauvres, beaucoup peinent à le reconnaître.
Quelle relation tout ceci, chers lecteurs, avec Speenhamland, petite localité du comté de Berkshire ? Eh bien précisément, nous y venons.
L'historien Karl Polanyi, dans son magistral ouvrage La Grande Transformation, dont je n'aurai de cesse de vous recommander la lecture, fresque somptueuse du basculement du monde dans l'ère du libéralisme à partir de l'Angleterre de la fin du XVIIIe siècle, nous relate l'événement suivant :
"Les juges (justices) du Berkshire, réunis tôt le matin du 6 Mai 1795, en un temps de grande détresse, à l'auberge du Pélican, à Speenhamland, près de Newbury, décidèrent qu'il fallait accorder des compléments de salaire (subsidies in aid of wages) conformément à un barème indexé sur le prix du pain, si bien qu'un revenu minimum devait être assuré aux pauvres indépendamment de leurs gains. Voici ce que disait la fameuse recommandation des magistrats : quand la miche d'un gallon de pain d'une qualité déterminée coûtera 1 shilling, alors chaque pauvre et industrieuse personne aura pour son soutien 3 shillings par semaine par une allocation tirée de l'impôt pour les pauvres (poor rates), et pour le soutien de son épouse et de chaque membre de sa famille, 1 shilling 6 pence ; pour chaque penny dont le prix du pain augmente au-dessus de 1 shilling, il aura 3 pence pour lui-même et 1 penny pour les autres".
Conçue comme une mesure d'urgence cette disposition caritative devint très vite la loi du pays dans la plupart des campagnes du royaume. En réalité, l'innovation sociale et économique dont elle était porteuse n'était rien de moins que "le droit de vivre".
Jamais mesure ne fut plus universellement populaire. Les employeurs pouvaient réduire les salaires à volonté ; les ouvriers, qu'ils fussent occupés ou oisifs, étaient à l'abri de la faim ; les humanitaristes applaudissaient la mesure comme un acte de miséricorde ; et les contribuables eux-mêmes furent lents à comprendre ce qu'il adviendrait de leurs impôts dans un système qui proclamait le "droit de vivre", qu'un homme soit payé ou non un salaire lui permettant de subsister. Ne nous inviterait-t-on pas aujourd'hui à l'unanimisme, au seul bénéfice de ceux dont le salaire qu'ils versent est insuffisant pour vivre à ceux à qui ils l'ont versé?
Le rappel de ces faits, enfouis et disparus dans la mémoire collective, un jeune auditeur historisant à la Cour des Comptes s'en chargeait ces dernières semaines dans une courte note intitulée "L'esprit de Speenhamland". Envoyée au think tank Terra Nova, elle parvenait au Premier Ministre par l'intermédiaire de son président, le bedeau Chérèque qui la lui remettait les yeux mouillés de larmes. C'était là la touche finale au rapport que lui avait justement commandé l'homme du pouvoir, "Comment en finir, sinon avec les pauvres, du moins avec la pauvreté" ? Mémoire à la componction doucereuse où l'éradication de ce fléau, la pauvreté, était laissé à la charge contributive du reste du peuple, grand soin étant pris de ne pas effaroucher la fragile et encore trop rare espèce des milliardaires.
Mauvais timing communicant ! Le jour de l'annonce à grand fracas médiatique du projet de la Prime d'Activité, paraissait l'enquête du magazine Forbes recensant, pour 2014, 1826 milliardaires, 181 de plus qu'en 2013, pour une fortune cumulée mondialement de plus de 7000 milliards de dollars. Plus du triple de la dette publique cumulée de la France.
Laissons là la polémique et revenons à notre Premier Ministre, peut-être enfant secret de l'Abbé Pierre. Car, après les déclarations d'amour à l'Entreprise et les premiers attouchements charnels, dont vous gardez encore la mémoire, à l'Université d'été du Medef, dans ces douces soirées brûlantes de la fin Août de l'été dernier, nous entrons maintenant, c'est le printemps, dans la période pudiquement nommée de la mise en ménage.
Admettre et instituer que le prix de la force de travail peut être inférieur au coût de sa reproduction (ce qu'est en principe le salaire minimum), aberration non seulement sociale mais économique (car, en économie, le coût d'une marchandise est constitué des intrants nécessaires à sa production), c'est rentrer dans le petit cercle des prétendants à la fonction de fondé de pouvoir des grands et des puissants de ce monde. D'une telle mesure, il lui sera rendu grâce, et pas seulement dans les modestes F2 ou F3 des HLM.
Dans le sacro-saint partage libéral des responsabilités, celui où le travailleur doit mettre énergie et savoir-faire au service de l'employeur, ce dernier s'obligeant par le salaire à lui donner les moyens de vivre, est maintenant introduit l'appel à tous, contributif ou caritatif, si le salaire est insuffisant.
(Merci Patron, chantaient déjà Les Charlots en 1972).