Parabole évolutionniste

Nous rencontrons aujourd'hui le Docteur Corbillard…

          Nous rencontrons aujourd'hui le Docteur Corbillard, médecin-chef du Service de Médecine Constitutionnelle à l'Hôpital de la Sainte Constitution, non loin des Champs-Élysées, avenue du Faubourg Saint-Honoré.

                       

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   Comme vous le craignez déjà, le nom de l'éminent et dévoué spécialiste évoque à lui seul les plus funestes évolutions. La Constitution, qui ne la souhaiterait saine et robuste ? Et pourtant !

   Nous venons nous enquérir auprès du Dr Corbillard de l'état d'une patiente, le mot est-il le bon, disons plutôt d'une moribonde sexagénaire en phase terminale.

 (Du latin moribondus, de mori, mourir, nous dit Littré, le terme de moribond signifie qui est près de mourir. Près de mourir, mais quelquefois tout en l'ignorant. À preuve, cette citation du théâtre de Marivaux, dans Marianne, « N'est-il pas cruel que mon oncle, tout moribond qu'il est, épouse demain Mademoiselle de Taviré pour la laisser veuve dans six mois. »)

 

           Avant d'aller plus loin dans la relation de notre entretien avec le Dr Corbillard, nous permettrez-vous cette parabole évolutionniste ? Elle pourrait éclairer bien des choses.

                          

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   La revue internationale Nature Ecology & Evolution vient de publier l'étude menée par une équipe de chercheurs du Muséum d'Histoire Naturelle de Londres quant aux causes, jugées jusqu'à aujourd'hui mystérieuses, de la disparition il y a près de 36 000 ans de la Licorne Jupitérienne, au nom scientifique d'Elasmotherum Jupiterianum, un mammifère géant aux allures de gros rhinocéros poilu et pataud.

   Bien qu'aucune espèce d'Elasmotherum Jupiterianum n'ait jamais été retrouvée, on estime que sa gigantesque corne devait mesurer plus d'un mètre de hauteur et peser près de 400 kg. C'est là un point majeur dans l'élaboration des hypothèses concernant l'extinction de ce mammifère.

   Pourquoi, effectivement, cette extinction il y a 36 000 ans, alors que d'autres variétés contemporaines de rhinocéros ont, elles, survécu jusqu'à aujourd'hui. L'hypothèse d'un changement climatique que n'aurait pas réussi à juguler l'augmentation des taxes sur les carburants s'est révélée la plus fructueuse.

   Le réchauffement climatique, en transformant les vastes prairies d'herbe grasse et nutritive en une toundra et steppe sèche, aurait imposé une modification drastique des régimes alimentaires des grands herbivores. Les variétés courantes de rhinocéros auraient alors survécu en modifiant leur régime alimentaire, délaissant ainsi les prairies disparues, pour se nourrir des feuilles des arbres en hauteur.

  Elasmotherum Jupiterianum, elle, le museau rivé au sol par le poids de sa gigantesque tête et de sa corne n'aurait pu s'adapter à la nécessité de cueillir en hauteur de quoi subsister. Sa mâchoire étant de plus dépourvue des dents nécessaires au broyage des feuilles, tout concourait à sa disparition inéluctable.

 

           Ceci exposé, vous comprendrez beaucoup mieux maintenant les explications médicales, même de cette aride spécialité qu'est la Constitutionnologie, les explications médicales du Dr Corbillard.

 

          Dr Corbillard, les données actuelles de votre discipline et les thérapeutiques modernes à votre disposition ne permettraient-elles pas une issue positive, tout au moins une rémission, au mal fatal qui ronge et risque d'emporter notre sexagénaire. Songez à la cruauté de la chose. 60 ans seulement !

                               

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   Oui, cher ami ! La chose est cruelle et nous sommes sans ressources. Car, pour reprendre votre parabole, les autres variétés de rhinocéros, je veux dire les autres variétés de régime politique, ont su trouver en eux-mêmes les ressources adaptatives aux changements climatiques et autres inflexions démocratiques.

   Or, telle Elasmotherum Jupiterianum, notre Constitution en est incapable. Examinons, si vous le voulez bien, une par une, ces différentes possibilités adaptatives dont est cruellement démunie notre patiente, contrairement à tous les régimes parlementaires existants aujourd'hui.

     1) La dissolution de l'Assemblée. Au temps du Septennat, elle avait permis à Jacques Chirac, en 1997, tout en restant Président, de se repositionner comme premier opposant à son gouvernement, et de prétendre ainsi à une réélection réussie en 2002. Or, aujourd'hui, le Quinquennat rend cette solution, je voulais dire cette dissolution, particulièrement aléatoire et en tous les cas, peu propice à un rebond réussi en 2022.

     2) Le remaniement ministériel et un nouveau gouvernement, ballon d'oxygène pour Elasmotherum Jupiterianum ? Personne n'y croit sérieusement, tant la personne présidentielle est aujourd'hui sujette à toutes les détestations.

     3) Allons jusqu'à l'hypothèse d'un remaniement présidentiel. Mais, contrairement à d'autres systèmes institutionnels, celui des États-Unis par exemple, où existe une vice-présidence, solution ultime après la destitution (impeachment) d'un Président, Elasmotherum Jupiterianum ne possède pas cette possibilité dans son génotype où, gigantesque corne, tout est centré sur le pouvoir d'un seul.

 

          Dr Corbillard, ainsi donc, avec Elasmotherum Jupiterianum pour laquelle ne peut exister que l'exercice totalement vertical du pouvoir, aucune issue démocratique n'est possible. Sans la possibilité, et ce n'est certes pas rien, offerte de remettre en jeu le choix électoral tous les cinq ans, on pourrait être amené à la comparaison avec la Licorne Nord-coréenne.

   Oui, cher ami ! La France est le seul pays où ce blocage est total. Dans les régimes parlementaires de nos voisins européens, le Premier Ministre serait démis par sa propre majorité et l'on convoquerait de nouvelles élections. Solution au problème.

   Il faut se rendre à l'évidence, du fait de la taille et du poids de sa gigantesque corne, symbole du pouvoir absolu vertical, Elasmotherum Jupiterianum est condamnée à l'extinction.

   Nous réunissons d'ailleurs ce soir notre staff, pour examiner avec nos confrères la question de son transfert au Service de Soins Palliatifs de l'établissement. Car cette agonie, maintenant entrée  en phase ictérique, pourrait être compliquée de violents épisodes convulsifs. 

                              

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