(De notre envoyé spécial Jean Casanova - Siège de la Compagnie Air France Roissy-Charles-de-Gaulle - 45, rue de Paris - Roissy-en-France - Val-d'Oise 8 Octobre 2015)
Souvenez-vous ! Il y avait eu en 2008, les « patrons voyous ». Qui proférait cette insulte ? Nicolas Sarkozy, dans un discours à Toulon, surnommé par ses thuriféraires Le Discours de Toulon, un peu façon Appel du 18 Juin à Londres, un discours au lendemain de l'effondrement de Lehman's Brothers, la grande banque américaine, et du début de la crise des subprimes qui allait s'étendre au monde entier.
Les plus sots d'entre nous avaient alors compris « patrons voyous » comme « brebis galeuses », mais au moins l'essentiel du troupeau était sain. Et c'était effectivement ce qu'il fallait comprendre du Discours de Toulon.
Mardi matin, le Premier Ministre, Manuel Valls, arrivé très tôt du Japon au siège de la compagnie Air France à Roissy, a immédiatement dénoncé les « salariés voyous » et promis « de lourdes sanctions ». Il y avait eu chemise déchirée.
Nous lui faisons toute confiance pour ne pas avoir voulu, dans ses propos, englober, tel Nicolas Sarkozy avec les patrons, l'étendue du salariat dans sa condamnation. Car, un salariat docile, résigné, apte à tous les sacrifices, y compris celui de son emploi, pourquoi le fustigerait-on ?
Rassurons-nous donc ! Par de tels propos, il ne visait que quelques énergumènes rendus hargneux par la perspective de devoir rejoindre Pôle- Emploi et qui demandaient compte d'un peu trop près à leurs dirigeants et actionnaires, modestement représentés par un malheureux DRH de service. Mais n'est-ce pas là le rôle qui lui était justement dévolu : jouer, à ses dépens, le rôle d'interface entre Capital et Travail ?
Oui, le Premier Ministre est lui bien dans son rôle, surtout en appelant à de lourdes sanctions.
Je devine déjà la réaction de certains d'entre vous. Pourquoi jamais de tels discours, de telles menaces à l'encontre d'autres « voyous » : ceux de la fraude et de l'évasion fiscale, ceux de la banque et des hedge-funds, ceux de l'embauche de travailleurs clandestins, ceux des laboratoires pharmaceutiques commercialisant des produits nocifs pour la santé… Arrêtons là.
Et pourquoi rien à l'adresse des futurs 3000 licenciés, pas même quelques mots de consolation ?
Ne soyez pas si simplistes. Car, sinon à sa décharge, mais au moins pour tâcher de comprendre, il y a sûrement beaucoup d'autres raisons à cette véhémence à l'encontre de ces sans-culottes arracheurs de chemises. Pas seulement le souci d'apparaître aux yeux de ceux qui détiennent comme l'Homme de l'Ordre contre ceux qui n'ont rien. Que leur tête et leurs bras pour travailler.
En premier lieu, rage froide de voir mise à mal la thèse selon laquelle, sous l'imperium social libéral, la « paix sociale » est toujours assurée et garantie.
Mais encore, peut-être une autre raison, secrète, intime celle-là ! Une hantise même, celle de devoir un jour, lui aussi, concourir au saut de grille torse nu, poursuivi, ce serait le moins, par les lazzi, plus grave, sinon plus mérité, par des jets de tomates.
Qu'il se rassure, les places de l'Etat où il vit sont bien gardées. Quant aux déplacements, dans ce qu'il est convenu d'appeler la Banlieue ou la Province, tout est assuré pour que rien n'arrive. Préfets mobilisés et sur les dents plusieurs semaines à l'avance, sinon gare la mutation ; policiers en civil, gendarmes en uniforme venus arrondir leurs difficiles fins de mois de quelques heures supplémentaires ; parcours millimétrés derrière les barrières métalliques, par-dessus lesquels on peut encore serrer quelques mains de figurants ; pour les éventuels bains de foule, prébendiers locaux et leur famille rassemblés sur convocation et que l'on honorera, au-delà de l'obligée pension alimentaire vers, d'un rapide petit selfie (en véritables niais, c'est souvent cela qui les a déterminés) ; jusqu'à l'ordre de couper les micros si quelque bronca ou sifflet se faisaient entendre à moins de 200 m.
Tout est paré, cadré, organisé. Il n'y aura rien de fâcheux. Mais il n'empêche, c'est la rançon d'avoir à gouverner contre la volonté majoritaire, la hantise demeure. Tout cela n'épuise pas le pourquoi. Mais à bien y réfléchir, pourquoi ne pas le retenir dans l'explication de cette sévérité du propos et de ces menaces quant aux suites à donner.