Étrange et dangereux avatar. Moi ou le chaos

Nous sommes, par ce nuageux mais encore tiède après-midi de Novembre, à la terrasse du mythique Café des Deux Magots, à Saint-Germain-des-Prés.

(Les Deux Magots - 6, place Saint-Germain-des-Prés - Paris 6°)

                      

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           Nous sommes, par ce nuageux mais encore tiède après-midi de Novembre, à la terrasse du mythique Café des Deux Magots, à Saint-Germain-des-Prés. En compagnie du célèbre médiologue Rebrice Degray que nous interrogeons à propos de son dernier opuscule paru aux Éditions L'empoignade, Les Avatars du Progressisme, petit opuscule consacré à la mise en scène médiatique des prochaines élections européennes. Mai 2019, dans près de six mois.

 

           Bonjour Rebrice Degray, votre Les Avatars du Progressisme nous a considérablement interpellé. Vous y campez, avec beaucoup de rigueur teintée d'ironie, le décor de la grande bataille politique et idéologique des six prochains mois. Du moins, le décor que l'on s'est mis en tête, en haut lieu, de nous mettre en scène. Et tout d'abord, Avatars ! Pourquoi ? Que serait devenue aujourd'hui cette grande et noble cause, le Progressisme ?

   Bonjour, cher ami ! Allons à l'essentiel. Au XXe siècle, il n'y a pas encore si longtemps, le terme de progressisme était porté par la Gauche. Le Parti Communiste l'utilisait volontiers pour désigner comme progressistes ceux que l'on appelait ses « compagnons de route ». L'Union Progressiste était même un parti de gauche de la Ve République, regroupant militants de gauche non communistes et chrétiens issus de la Résistance. Sous la direction de Pierre Cot, ancien ministre du Front Populaire, et d'Emmanuel d'Astier de la Vigerie, Compagnon de la Libération. Générique prestigieux, sous l'étiquette de Progressisme, ce mouvement se donnait comme objectif, aux côtés du Parti Communiste, de lutter contre « la décadence du régime capitaliste ».

   Le Progressisme repris aujourd'hui par notre Président mérite bien celui d'avatar.

                                     

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(Le terme d'avatar trouve son origine en Inde, du mot sanskrit avatara, qui signifie descendance, réincarnation du dieu Vishnu. Plus communément aujourd'hui, ce terme s'emploie au sens figuré de métamorphose, de transformation d'un objet ou d'un individu.)

   Vous conviendrez cher ami, que voir aujourd'hui Emmanuel Macron en porter le pompon, celui du progressisme, mérite bien interrogation.

 

           Effectivement Rebrice, notre jeune Président avait jusqu'à maintenant mené campagne sous la bannière ni de Droite – ni de Gauche, en même temps que de Droite et de Gauche. Que signifie donc ce nouveau corpus dont il se voudrait le porte-drapeau, le Progressisme ?

   Il y a là un objectif central. Dépasser, cela a bien marché jusqu'alors, dépasser le clivage Droite – Gauche, pour s'inscrire dans un axe perpendiculaire à celui-ci, l'opposition entre progressistes et réactionnaires. En somme, réactiver la dynamique du second tour de l'élection présidentielle.

                  

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           Oui, mais que pourrait bien recouvrir ce Progressisme revendiqué par Emmanuel Macron ? Lui qui, maintenant, est durablement identifié dans l'opinion comme le Président des Riches.

   Il faut entendre selon lui, Progrès comme accompagnement, voire accélération, du cours des choses. Poursuite de l'adaptation de la France à la mondialisation économique et financière. Voilà le progrès ! S'opposer à cette dynamique, vouloir conserver « l'ancien monde » de la France, celui des Services Publics et de la Fonction Publique, de l'État Social – sa Sécurité Sociale par cotisation, son système de retraite par répartition – tout cela serait vouloir regarder en arrière et se condamner.

    Interdiction du regard en arrière. L’image a été reprise par le philosophe Jean-Claude Michéa, dans son récent ouvrage Le complexe d'Orphée, la religion du progrès.

                                

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 (Dans la mythologie grecque, Orphée avait reçu le don merveilleux de la musique et les dieux lui avaient fait cadeau d'une lyre. Eurydice n'avait pu résister aux notes charmeuses de sa musique et les deux amoureux coulaient des jours heureux. Lorsque Eurydice, mordue par un serpent, fut précipitée aux Enfers – le Royaume des morts – Orphée l'y rejoignit pour plaider auprès d'Hadès, le maître des Enfers, la grâce et le retour sur terre de sa bien-aimée. Apaisé par les notes douces et mélancoliques de la lyre du jeune homme, Hadès consentit à son retour. Mais à une condition. Qu'Eurydice chemine derrière lui et que, jamais, Orphée ne se retourne pour contempler la bien-aimée ; jamais avant leur retour à la lumière du Soleil. Aux portes du Tenare, à la sortie des Enfers, alors qu'il revoyait poindre à nouveau la lumière du jour, oubliant sa promesse, Orphée se retourna pour embrasser son aimée. Elle sombra à nouveau aux Enfers, perdue à jamais.)

   Le Progressisme d'Emmanuel Macron serait en quelque sorte celui du Maître des Enfers : interdire de regarder en arrière. Le faire serait se condamner et en périr. Aller de l'avant, vers toujours plus d'individualisme et de Concurrence.

 

         Merci Rebrice Degray de cet éclairage. En somme, si nous vous comprenons, pour occulter sa politique antisociale et neutraliser ceux qui s'y opposent, notre président voudrait voir dans les futures Élections Européennes, le combat de son Progressisme contre tous ceux qui le refusent, en premier lieu, selon lui, les nationalistes réactionnaires. Il n'y aurait pas d'autre choix. Cette approche ne risque-t-elle pas d'étouffer le débat démocratique ?

   Effectivement, schématiser l'enjeu de ces élections comme un conflit entre progressistes et nationalistes est une dramatisation telle du débat politique qu'elle rend celui-ci pratiquement impossible. Plutôt que de penser une scène démocratique où des projets divers s'affronteraient, également légitimes, il instaure une césure morale, une ligne de front, une diabolisation.

   Il y a là de plus, et c'est probablement volontaire, le risque de voir se cristalliser le refus de ce « Progressisme » dans un vote réactionnaire, en l'occurrence celui du FN ou de sa nouvelle mouture, le RN. En somme, réactiver le scénario du second tour de l'élection présidentielle, et qu'entre Macron et Le Pen, il ne reste plus rien. La formule est restée célèbre : « Moi ou le chaos ». 

   La ficelle est un peu grosse. Attention, François Hollande en avait déjà joué. Au final, à sa plus grande confusion.

 

           Merci Rebrice Degray. Nous espérons la bonne diffusion de votre petit ouvrage, Les Avatars du Progressisme, et en recommanderons la lecture autour de nous. Oui, la ficelle est un peu grosse.

                                         

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