Le Roi se meurt. Il y a 300 ans...
(De notre envoyé spécial à travers les siècles J. Casanova. - Versailles - 31 Août 1715)
Le Roi est à la dernière extrémité. Rentré de la chasse il y a 20 jours, surpris par de violentes douleurs à la jambe droite, son état n'a cessé d'empirer, les douleurs de s'amplifier et l'inquiétude de l'entourage de monter. Pansements à l'eau de vie camphrée, bains de lait d'ânesse, rien n'y a fait! Toujours admirable dans l'épreuve, le Roi a poursuivi ses occupations sans déroger au protocole. Mais, le 17 de ce mois, il a dû mettre un genou en terre et s'aliter définitivement. Son Premier chirurgien administrant, comme tous les matins, le pansement royal sur la jambe tuméfiée a découvert ce qu'il redoutait de voir apparaître depuis quelques jours: sur les téguments insensibles, les taches noirâtres indicatrices de la gangrène qui rongeaient secrètement les chairs du Souverain. Les incisions qu'il pratiquait alors, aidé de ses assistants, et ceci jusqu'à l'os, confirmaient le diagnostic: l'auguste membre, déjà mortifié, était perdu. Seul recours pour tenter, tenter seulement, de sauver le Souverain, l'amputation au tiers moyen de la cuisse royale. Le Roi Louis, le Quatorzième, la refusa: "De toute façon, je dois mourir!" dit-il. Et, admirable de stoïcisme, malgré les lancinements qui le tourmentaient et l'épouvante de ses proches: "J'ai toujours oui dire qu'il est difficile de mourir; pour moi, qui suis sur le point de ce moment si redoutable aux hommes, je ne trouve pas que cela soit si difficile!"
Seul traitement qu'il acceptera désormais, l'absorption de l'élixir d'un guérisseur provençal, dont il est vrai, qu'à chaque administration, il lui procurait quelques instants de repos.
Ce matin du 31 Août, le Roi a entendu la messe puis, après avoir reçu l'extrême-onction en présence de Mme de Maintenon, a prononcé devant les aumôniers qui l'accompagnaient dans la prière des agonisants: "Mon Dieu! Venez à mon aide. Hâtez-vous de me secourir!"
À l'heure où je vous écris, chers lecteurs, le Roi n'a plus sa connaissance. Dans toutes les chambres et les salles du palais, ce ne sont que puanteur et désolation, odeur de mort et chagrin. Nous vivons là le moment tragique de la mort du corps du Roi. Mais la Monarchie demeure. La dynastie l'assure et la pérennise! Pour encore 75 ans. C'est peu, diront certains. D'autres répondront que, pour les pauvres enveloppes charnelles que nous sommes, c'est suffisant pour paraître indépassable. Le petit futur Louis XV, âgé de 5 ans, a été reçu, il y a quelques heures, par son arrière-grand-père et, à l'enfant en pleurs, le vieux monarque a recommandé: "Ne faites pas la guerre! Elle est trop cruelle pour le peuple."
2014. Autre temps, autre palais! Toutes les monarchies ne sont pas dynastiques; d'autres sont électives.
Toujours cependant, puanteur méphitique et désolation! Ce n'est pas le Roi qui se meurt! Non, le Roi est abattu, consterné, tourmenté mais bien vivant. C'est la Monarchie qui est moribonde, frappée elle aussi de ce mal profond qui emporta le Roi-Soleil il y a 300 ans: la gangrène.
Les taches noirâtres sur sa peau desséchée en sont maintenant bien visibles: mensonges au peuple qui ne se rend plus depuis longtemps aux assemblées électorales; prostitution du Grand Chambellan auprès des puissants du royaume; concussion et corruption de Ministres qu'il a fallu chasser du Palais; plaintes et racontars de favorites répudiées; abandon d'une partie du peuple à l'inactivité et à la délinquance; insolence, offenses et sarcasmes des puissants à l'encontre de la gent laborieuse... Tous symptômes attestant de la profondeur et de l'irréversibilité du mal: La notion de Droit Divin d'un seul homme est au plus bas.
La gangrène est généralisée, ayant gagné tous les membres et, beaucoup de chirurgiens constitutionnels l'ont dit, au-delà du recours à quelque amputation. Et d'ailleurs, laquelle? La Monarchie va mourir et, certains barbiers le prévoient, après être entrée en convulsion. Serait-ce à dire que le peuple deviendrait souverain?
Certains le veulent ardemment, d'autres le redoutent.