Soulagement à la rédaction de Libération et du Nouvel Observateur. Décision politique courageuse, commentent immédiatement Jean-Michel Apathie, David Pujadas, Bernard Guetta et Alain Duhamel.
La nouvelle annoncée dans la soirée, sur le perron de l'Élysée, prendra effet à partir de demain, huit heures. Tel un stratège à la parade, devant son état-major paniqué et sa bleusaille parlementaire déboussolée et sonnée par le désastre électoral, le président abat sa dernière carte. Le peuple a mal voté. Le peuple sera remanié. Mais comment s'y prendre ?
"Mais comment s'y prendre ?" fredonnait Juliette Greco dans "Un petit oiseau, un petit poisson s'aimaient d'amour tendre...". Là est toute la question.
À la façon de l'exsanguino-transfusion ? Par déportation massive d'un peuple rechignant à abandonner ses acquis sociaux et rebelle à la trop lourde gabelle, opération suivie d'une réimplantation immédiate de sujets plus dociles ? Mais lesquels ?
Insouciants surfeurs californiens bronzés, leur planche sous le bras, enrégimentés japonais chantant le matin en entrant à l'usine, tranquilles bédouins juchés sur leur méhari et dodelinant de chaleur, ou encore placides nhà-qués arrachés à leurs rizières ? Pas si simple.
Par l'entreprise herculéenne de construction d'un "homme nouveau", formule inspirée de stakhanovisme et de dékoulakisation mise en œuvre, pourtant sans succès, par un ancien dictateur géorgien disparu il y a 60 ans ?
Par l'occultation artificielle de toute une fraction des récalcitrants, à la façon de Potemkine, joli marquis et ministre de Catherine II, cachant derrière de hautes palissades, lors des séjours en province de la tsarine, villageois et moujiks couverts de vermine, ne laissant visibles que de pimpantes isbas aux balconnets décorés de jardinières fleuries et de souriantes matriochkas joufflues ?
Il est bien sûr tout à supposer que c'est de la finesse et de la subtilité de la méthode que dépendra le succès de cette opération.
Quoi qu'il en soit, l'affaire est énorme et ne manque pas de susciter intérêt et réactions, en France et à l'étranger.
En France tout d'abord, ou l'opposition UMPiste, mi-estomaquée, mi-admirative (pour ce qu'elle avait toujours voulu, mais jamais osé tenter), est pour l'instant silencieuse. Même le 6° portable de Paul Bismuth, à moins qu'il n'ait fait l'acquisition d'un 7° non encore identifié, même ce portable n'a pas grésillé. Au FN, on reste prudent, partagé entre la crainte de se voir dépouiller d'une partie d'un électorat rebelle, et la tranquille certitude qu'il leur sera de toutes façons laissé la marge nécessaire dans cet habile jeu de rôles. Au PS, toute une nuée d'esbaudis et d'enjoués crient au miracle, un petit groupe se réfugiant dans la dénonciation du non-respect des engagements de 2012.
Plus à gauche, on ironise, citant Brecht : "Le gouvernement estime que le peuple a trahi la confiance du régime et devra travailler dur pour regagner la confiance des autorités. Ne serait-il pas plus simple de dissoudre le peuple et d'en élire un autre ?"
À l'étranger, l'attention redouble. Des potentats biélorusses et ukrainiens, aux despotes chinois et émirs arabiques, en passant par les sages démocraties scandinaves, tous les regards sont tournés vers Paris. Car si l'opération réussit, dans ce pays là-même dont l'évocation de l'histoire des deux derniers siècles reste la hantise de tous les puissants, plus rien ne s'opposerait à sa reproduction généralisée. Les grandes oreilles de l'oncle Sam sont, elles aussi, tendues à l'extrême.
Bien sûr, rien ne se passera ainsi ! Ce fabuleux projet n'accouchera que de mesquines manœuvres. Une occasion manquée, diront certains.