Comment le mal fut rendu banal.‏

    (De notre envoyé spécial Jean Casanova à Sderot - Israël).


          Ne cherchez pas sur la planisphère la localisation de cette petite bourgade. Trop petite, 20 000 habitants, pour y figurer! Sderot est une petite ville israélienne, à quelques kilomètres à l'est de la bande de Gaza, Gaza où justement ont fui la majorité de ses habitants palestiniens à l'hiver 1948, leur village de Najd (ancien nom palestinien de la localité) rasé par les commandos de la Haganah, durant la guerre civile entre Juifs et Palestiniens, les mois suivant le vote à l'ONU du 29-11-1947 qui partageait la Palestine en deux États: l'un juif, l'autre arabe.
Les opérations de destruction menées par la Haganah, organisation armée secrète de l'Agence Juive, au cours des premiers mois de 1948, visaient alors, en vertu du plan Dalet, à chasser les Palestiniens vers les territoires arabes voisins.
Voici comment Najd devint Sderot, occupée les premières années par des immigrants juifs d'origine kurde et perse, plus tard d'origine marocaine et roumaine.

          Et si aujourd'hui, au fil des étapes de son célèbre Tour, la France des villes et des campagnes trimbale ses glacières et ses pliants pour de joyeux pique-niques, guettant le passage de la klaxonnante caravane et du peloton, joyeuse, débonnaire et colorée parenthèse dans le train-train du Juillet de ceux qui ne pourront pas partir en vacances, à Sderot, c'est d'autres pique-niques qui s'organisent.
Ce goût ancestral, irons-nous jusqu'à dire naturel, pour la fête et le spectacle, et ceci quel qu'ils soient, des joyeuses et festives bacchanales jusqu'aux sanguinaires "circenses" du Colisée, nous en découvrons aujourd'hui à Sderot la vivante perpétuation.
A l'heure où je vous écris, pas de caravane, pas de peloton. À moins d'un km de Gaza, à Sderot, c'est en famille, autour de petites tables pliantes dressées pour des agapes champêtres, que, sur un promontoire offrant une vue imprenable sur l'enclave palestinienne, on assiste aux raids d'hélicoptères et aux lourdes colonnes de fumée noire s'élevant dans le ciel après le passage des F16. Les gamins, les yeux rivés aux jumelles, applaudissent à chaque frappe. De vieux parents, plus blasés, somnolent dans leurs chaises pliantes.
Mais une attraction chasse l'autre: c'est l'arrivée d'un ministre, leader du parti des colons Le Foyer Juif, venu serrer des mains et assurer aux débonnaires vacanciers, qu'il défendra demain, en Conseil des Ministres, l'option de l'invasion terrestre. Ce qui, bien entendu, vaudra largement le coup d'œil.

          Humain, trop humain? Inhumain, trop inhumain? Qui pourra répondre? Et là encore, illustration de la banalité du mal: des enfants, des mères, des pères de famille honnêtes et consciencieux, sans haine probablement, assistent au spectacle de détresse et de mort frappant d'autres enfants, d'autres mères.
Plus terrible encore, on ne peut leur prêter aucune des sordides motivations de leurs dirigeants: l'argent, le pouvoir, la vengeance... Non, ils sont simplement venus pour le spectacle!

          Voilà ce qu'aura semé dans l'âme des enfants, aujourd'hui des adultes, bientôt 50 ans (1967 - 2017) de banalisation de l'occupation, de la colonisation, de la loi du plus fort et de la loi du talion, du discours que sur une terre, il n'y a pas de place pour deux peuples.
Le Mal n'est pas banal. Il a été rendu banal.       

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

Non seulement "la société du spectacle" ,qui, ici, déshonore les "spectateurs" adultes , et commence à faire une anti-éducation des enfants israëliens du coin. Mais aussi, la société des "intérêts", bancaires et/ou de pouvoir ("géopolitique", c'est pas beau?) , qui ne sait guère que massacrer ou rendre montrueux .

J'ai vu, avec consternation , en Europe, des haines vieilles de sept siècles (je veux dire que les causes directes en ont disparu depuis sept cents ans) Pour trop d'entre nous, "les histoires" remplacent "l'Histoire"...

Que de travail , et personnel, et collectif, à faire pour devenir dignes du nom d'"humains".