Prometheus

Déjà 2033 ! Un grand froid le traversa tout à coup. Frissonnant, Il perçut malgré tout le petit signal sonore.

                         

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              Déjà 2033 ! Un grand froid le traversa tout à coup. Frissonnant, il perçut malgré tout le petit signal sonore !

  C'était son D-shirt (digital-shirt), le T-shirt connecté qu'il portait maintenant depuis plusieurs mois et qui venait d'enclencher l'application Health de son IPhone.

                           

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  Un message apparu à l'écran : « Tachy-arythmie - Danger immédiat - Keep your bankcard - Vous êtes attendu dans l'heure à la Sheperd's Clinic - Code d'accès 023B ».

 

          La circulation était fluide à cette heure avancée de la nuit. L'application Uber de son IPhone (get a taxi, private exclusively) lui permit de gagner en moins de 10 minutes l'accès barricadé de la Sheperd's Clinic. Le gigantesque complexe hospitalier cardiologique encore baptisé il y a une vingtaine d'années Clinique Pasteur, nous sommes aujourd’hui en 2033, acquis depuis par le tentaculaire conglomérat de médecine prédictive GAFA (Google – Apple – Facebook - Amazon) au tournant des années 20, s'était ainsi vu rebaptisé, les dirigeants de la firme à la pomme n'ayant pas pris la peine de consulter New-Wikipédia à l'entrée Pasteur, et jugeant plus simple et plus friendly la prénomination de Sheperd (berger, en ancien anglais).

                           

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          La frappe de son code d'accès sur le digicode blindé de l'imposant portail le guida par un fléchage lumineux et individualisé vers la salle de dégrossissage diagnostique.

   C’était là le prélude à tout geste interventionnel. Il se sentit rassuré. Malgré toute la précision des gestes des robots qui l'avaient déshabillé et installé sous l'œil bienveillant des caméras diagnostiques, l'inquiétude le reprit et il se sentit brutalement à nouveau seul.

   Se remémorant brutalement la scène du film Prometheus de Ridley Scott du début des années 2000, où l’héroïne s’autoprogrammait elle-même une césarienne : un robot muni de bras articulés l’aspergeait d’antiseptique, l’opérait et lui clipsait les agrafes finales sans aucune intervention humaine. Elle se réveillait son bébé dans les bras.

                                 

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  À nouveau seul, revenant 60 ans en arrière où, encore enfant, il était admis à l'Hôpital de Pamiers, dans son Ariège natal, pour une crise douloureuse abdominale aiguë, diagnostiquée alors appendicite. De sa main libre et non encore garrotée, il essuya une larme au souvenir d'Annie, l'accorte infirmière, et du chirurgien, le rassurant Dr Guglielmi dont les bons soins l'avaient ramené à la guérison et sous les préaux de l’école, moins de15 jours plus tard.

 

           Depuis, que de choses avaient changé ! Pilotées par les seules évolutions technologiques ? Ce n’est pas certain. D’heureux choix et d’heureuses directives étaient aussi en cause. Des choix, des directives, chers lecteurs, dont il serait peut-être bon que nous vous retracions les grandes lignes.

                                 

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        À l'antique dossier médical individuel et tenu secret par votre médecin traitant, aux données médico-administratives elles aussi tenues secrètes par votre hôpital, par la SS et sa Caisse d'Assurance Maladie, le Big Data et ses nouvelles technologies connectées avaient substitué la constitution de gigantesques bases de données, dont les opérateurs GAFA (Google, Amazone, Facebook) géraient maintenant l'exploitation : connaître son génome pour 100 $, et donc les prochaines et probables affections dont on disait autrefois qu'elles vous surprenaient, alors que maintenant elles advenaient, choisir son meilleur médecin et son rapport qualité-prix et surtout son meilleur contrat d'assurance, le tout dans ces si merveilleux objectifs de transparence et d'efficience, maîtres-mots de cette nouvelle raison du monde.

                                        

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  Bien des obstacles s'étaient dressés sur cette route du progrès : la confidentialité, ancien terme adverse de la transparence, brandie par la CNIL (Commission Nationale Informatique et Libertés) longtemps arc-boutée sur la préservation de l'anonymat des données, anonymat pourtant contradictoire avec l'objectif de la publicité sélective dont la devise célèbre était « à chaque génome, son spot » ; le secret médical et le colloque singulier, antiennes bien connues de tout le corporatisme médical à la française ; les associations d'usagers frileusement repliées sur leur communautarisme, etc.…

    Heureusement, l’État libéral, ce garant de l'intérêt non pas général, mais de chacun, s’était attelé par la loi et le contrat au déblaiement de tous ces obstacles et à l'ouverture des données publiques de santé, jusqu'à prévoir leur mise en vente par la SS (article 47 de la loi sur la Santé de 2015).

   Premier client, l'Assurance privée détectant dans cette ouverture l'opportunité phénoménale à l'expansion illimitée de son marché. Accéder à ces données permettait d'individualiser les risques de chacun, de prédire l'espérance de vie personnelle.

   Et par la même de foutre en l'air les systèmes de protection collective de l'ancien principe de mutualisation des risques (d'ailleurs, méritait-il autre chose ?), baptisé alors Sécurité Sociale, pour lui substituer le contrat individuel (pay how you live) au tarif déterminé par les données de l'analyse, au cas par cas, de vos antécédents médicaux ou de votre génome.

   L'Eldorado ! Substituer la Dissociété à la Société ! L’Assurance individuelle à la Sécurité Sociale ! « La société n'existe pas. Il y a seulement des Hommes et des Femmes » (Margaret Thatcher).

 

          Quant à la SS, rebaptisée Assurance du Cœur et prise en main par le caritatif Guy Bedos, elle était maintenant dévolue aux nouvelles tâches du soin aux pauvres.

                                   

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  Installant ses hôpitaux low-cost dans les hangars désaffectés d'anciennes grandes surfaces, fournis en produits pharmaceutiques par tous les invendus aux dates de péremption dépassées de laboratoires compatissants.

 

           Chers lecteurs, n'angoissez pas ! Nous revenons de l'Avenir, mais vous savez que rien n'est moins tracé à l’avance que lui.

  Par contre, injonction de prudence que nous vous adressons, comme le disait à son escouade un de nos grands-pères, caporal en 1915 dans une tranchée en Argonne, ayant repéré à la jumelle, à 200 m plus loin, vers les lignes ennemies, l'installation d'un obusier de 37 et d'un nid de mitrailleuses : « Les gars, si vous vous bougez pas le cul, on va prendre leurs pélots sur la gueule ».

 (Pélot ou miaulant, vieux terme d'argot militaire pour désigner un obus.)

                           

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