À l'heure où la tension s'accentue dans les provinces orientales de l'Ukraine, quotidiens, hebdomadaires, émissions radiophoniques et télévisées rivalisent-ils pour nous éclairer sur la question ? Bien sûr, répondez-vous spontanément.
Sont largement évoquées, à longueur de colonnes et d'antennes, les origines, l'histoire de cette longue bande terrestre, de la Mer Baltique à la Mer Noire, toujours théâtre de rivalités territoriales entre l'Est et l'Ouest de l'Eurasie.
Du limes romain, frontière dans les régions danubiennes de l'Empire avec les peuples barbares des steppes ; de la création de la Borussie et de Kiev par les envahisseurs Vikings venus de l'Ouest en l'an 908 ; du grand royaume polono-lituanien-ukrainien affronté au 12e et 13e siècles aux hordes mongoles ; de l'Ukraine tombée dans l'orbite des ducs de Moscovie, ancêtres des tsars, après le reflux mongol ; des Chevaliers Teutoniques, ancêtres du royaume de Prusse, affrontés au roi de Pologne, pour la conquête de ces terres fertiles ; de l'Ukraine, devenu État cosaque et partagée au 18e siècle entre Catherine II de Russie et Marie-Thérèse d'Autriche, jusqu'à l'Ukraine soviétique terre natale de Khrouchtchev et de Gorbatchev, de tout ceci vous avez été amplement informés, n'allons pas jusqu'à dire abreuvés.
Et bien sur, vous mesurez ainsi les éternelles rivalités entre l'Est et l'Ouest du continent ainsi que ses terribles risques de guerre.
Plus récemment encore, on vous a longuement commenté le Grand Partenariat Oriental que, l'UE, sous l'impulsion d'Angela Merkel, propose à tous les pays d'Europe centrale, grand partenariat qui ferait d'eux l'hinterland d'une grande Allemagne, espace d'approvisionnement stratégique en matières premières agricoles et extractives et travailleurs pauvres à 500 euros, pour une Allemagne toujours en phase ascendante mais beaucoup plus prudente que celle du 3e Reich qui, les considérant comme son "espace vital", les avait annexés par l'invasion.
Comme de la complexité de cette question et des dangers de guerre continentale qu'elle recèle, vous êtes maintenant bien saisis, il ne reste plus à nos éditorialistes qu'a broder sur le thème du tyran fou, et il faut bien reconnaître que la personnalité de Vladimir leur ouvre tous les espaces.
Toutes les sources d'investigations seront requises : paparazzi, agents secrets, historiens narrateurs d'anecdotes, jusqu'aux étranges gourous que nous voyons maintenant apparaître sur les plateaux télévisés, experts en psychologie et toujours capables, après visionnage attentif des discours et interviews de nos puissants, de lire le fond de leur âme dans le blanc de leurs yeux.
Et nous en apprenons, concernant l'inquiétant personnage ! De sa scolarité maternelle et élémentaire au KGB, des équivoques émois de son adolescence, de son penchant pour le judo et les étreintes masculines, que seul cet art martial autorise, jusqu'à son service militaire dans les forces spéciales du Ministère de l'intérieur de l'ex-URSS, les Omons, détails certes hétéroclites, mais clés utiles pour le psychologue à la fin de débrouiller l'étrange aversion homosexuelle de ce si viril et fringant déjà sexagénaire. De ses missions secrètes de jeune officier du KGB chargé d'infiltrer l'ONG Les Missionnaires de la Charité, et pour cela, allant jusqu'à suborner Mère Teresa, dont il aurait eu un enfant. De ces équipées dominicales en Oural, à l'heure même où nos pacifiques et débonnaires présidents, pour l'un, inaugure un concours de labour lors d'un comice agricole corrézien, pour l'autre, à la sortie d'un rodéo dans un ranch texan, jette sur de grands barbecues de gigantesques T-bones à l'attention de ses invités, alors que lui, Vladimir, torse nu, arc et carquois à flèches d'acier en bandoulière, achève à l'épieu des ours pantelants qu'il est allé forcer jusque dans leur antre.
Que dire encore des visites, à l'image de notre roi Louis XI, visites qu'il rendait à des oligarques enchaînés dans des cages de fer, dans la répétition du rôle de Terrible, Ivan IV restant pour lui, selon ses proches, le plus grand Tsar de toutes les Russies.
Cruauté certes, mais aussi fausseté révélée par les encouragements à l'ivresse prodigués à son protecteur Boris Eltsine, dont il ne manquait pas, à chaque occasion, de remplir la coupe du mauvais whisky (toujours assez bon, avait jugé Bill, pour ce ruffian à la tripe déjà largement démolie par la vodka), mauvais whisky que Bill Clinton avait fait livrer à Moscou par ses Chicago boys, venus mettre en place la fameuse "thérapie de choc" destinée à extraire le pays du désastre communiste.
(Notes de l'auteur : suite à cette qualification, de "communiste", du désastre, la déontologie journalistique nous oblige à dire qu'elle fait encore débat. Pour l'école marxiste nord-américaine d'Immanuel Wallerstein, il conviendrait plutôt de parler de "désastre de l'économie socialiste planifiée bureaucratique, celle d'un socialisme de caserne". Pour d'autres, dont le chef de file polycarte, philosophe, historien, essayiste à succès, musicien, banquier, théologien et futurologue, vous avez reconnu Jacques Attali, la formulation "désastre communiste" est plus appropriée, ayant le mérite, coup-de-pied-de l'âne au communisme, d'épargner simultanément ceux qui se réclament encore de l'étiquette socialiste, ils sont encore nombreux, y compris dans son propre entourage.
Dans ce débat nous laisserons l'avantage à Jacques Attali, dont l'expertise en la matière est considérable, puisque, vous ne l'avez pas oublié, nommé en 1991 directeur de la BERD -Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement- chargée de financer la reconstruction à l'Est de l'ancien rideau de fer, il fut à même de se pencher sérieusement sur les conséquences de ce même désastre. Le fait d'être remercié, un an plus tard, et proprement viré de la BERD pour de pharaoniques malversations, dont le pavage en marbre de Carrare de son bureau, ne peut être une raison valable de contester son jugement sur cette question).
Remplir la coupe, celle de Boris, est une jolie transition, car elle est pleine. Et il faut saluer le travail journalistique des équipes du Point, du Nouvel Observateur, du Monde et de Libération, sans oublier la chaîne LCP, pour l'exhaustivité de leurs révélations.
100 ans ont passé, depuis le printemps 1914. Pour faire pièce à l'Allemagne, c'était alors la Belle Époque de l'Alliance franco-russe, militaire, économique et financière. Escadre de marine française à Cronstadt, dans la rade de Saint-Pétersbourg, banquets offerts à nos Amiraux par le Grand-Duc Alexis, à l'embouchure de la Neva. Inauguration à Paris du pont Alexandre III. Emprunt franco-russe, les historiens parlent d'1/3 de l'épargne française consacrée à l'industrialisation de la Russie. Enfin, cognac et vodka à tous les étages ! Le rouble roulait, sonnait et trébuchait au fond du tiroir-caisse de la grande presse française, largement, mais secrètement dispensé par l'ambassade russe à Paris et Son Excellence l'ambassadeur Alexandre Izvolski, aux fins d'alimenter, dans les villes et les campagnes, patriotisme et sentiment anti-allemand.
Il est clair que ce n'est pas de cette accusation dont pourrait avoir aujourd'hui à répondre notre dispositif médiatique. Déployé ces derniers jours à Stralsund, toujours sur la pluvieuse Baltique, il nous permettait de suivre les effusions de notre Président et de la Chancelière Angela, à l'abri d'un parapluie, tentative pataude de remake de "Singing in the Rain", rejouant 100 ans plus tard, à front renversé, les airs de la confrontation franco-germano-russe.
Inquiétons-nous plutôt, si le proverbe chinois dit vrai : "la guerre a commencé quand on a désigné l'ennemi".
Jean Casanova