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Toujours tenter, derrière les symptômes, d'identifier la maladie ; derrière les faux-semblants, la réalité (Louis Pasteur).

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Billet de blog 13 février 2015

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La politique quand il n'y a plus de politique.

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    (De nos envoyés spéciaux Jean Casanova et Patrice Orwell - Au siège des Éditions L'Empoignade - 73, rue Piréxécourt - Paris 20° - 13 Février 2015)

           Une semaine a passé depuis notre dernier billet sur Oligarchus Milliarderis et la préservation de la biodiversité. Pas une sanction, mais tout de même un petit rappel à l'ordre que cette injonction du Comité de Rédaction d'avoir à quitter la rubrique animalière du Journal pour rejoindre celle, plus ingrate et beaucoup moins suivie, mais fierté tout de même de notre lectorat, la rubrique Culture et Savoirs.

          Nous rencontrons donc aujourd'hui, Patrice et moi, Rebrice Degray, philosophe et essayiste politique, à la veille de la parution aux Éditions  L'Empoignade de son dernier essai La politique quand il n'y a plus de politique. Bien décidés à tenter de déchiffrer ce message énigmatique et apparemment contradictoire! Le célèbre médiologue a très gentiment accepté de nous recevoir, sans façons et au pied levé, dans les bureaux de l'éditeur. L'entretien commence.

     Rebrice Degray, que peut bien signifier pour nous-mêmes et, ce n'est pas leur faire injure, nos très ordinaires lecteurs, ce titre troublant et provocateur "La politique quand il n'y a plus de politique"?

 Chers amis, le terme de Politique recouvre depuis toujours 2 significations, elles-mêmes complémentaires et interagissantes:

   * La première entend la Politique comme l'élaboration, en général collective, des règles du vivre-ensemble dans la Cité. Par définition, les agents sociaux étant divers et aux intérêts plus que différents, souvent antagonistes, l'élaboration de ce vivre-ensemble aboutit à des projets différents, voire divergents ou opposés. Parallèlement à l'élaboration de ces différents projets, la Politique, c'est encore leur mise en rivalité et, dans la forme aboutie qu'est la démocratie, leur mise en compétition devant le peuple souverain, charge à lui, au moyen du suffrage ou de tout autre expression, de les départager. Voilà la première acception, et elle débouche sur une autre, corollaire:

   * La Politique, comme technique, aujourd'hui nous devrions dire artifice, par laquelle le groupe momentanément dirigeant, à quelque échelon que ce soit, local ou national, va chercher à pérenniser sa position de pouvoir, disputée par un ou plusieurs autres groupes à la prétention de le lui ravir. Vous remarquerez que je n'indique pas obligatoirement une rivalité des projets, mais plutôt une rivalité pour la conquête des places du pouvoir et des prébendes qu'il permet de dispenser.

     Cher Rebrice, jusque-là les choses sont assez claires, mais alors, quid de votre intitulé "La politique quand il n'y a plus de politique"?

 Nous y venons précisément. Nous assistons aujourd'hui à la tentative presque aboutie de la seconde acception, au lieu de se nourrir de la première, c'était la règle du jeu, de plutôt la dissoudre, de la faire disparaître. Tentative résumée par la formule: il n'y a plus de projet, l'existant est fatal et immuable, le TINA thatcherien. Seule demeure la compétition pour les places du pouvoir et, j'insiste cruellement, même plus pour le pouvoir, mais pour ses places. Voilà le sens de ma formule "La politique quand il n'y a plus de politique".

      Expliquez-nous, cher Rebrice, comment le champ scientifique que vous avez élaboré, la médiologie permet cet escamotage.

( Note à nos lecteurs: la médiologie, non pas science des médiums comme pourrait facilement le faire accroire ce terme un peu obscur, mais comme étude des phénomènes de transmission des idées.)

 Nous y venons, la médiologie permet d'analyser comment, dans la transmission des idées, nous sommes passés aujourd'hui de l'information à l'enformatation, processus de mise à l'identique, de formatage des consciences. Dans la consécration de la Politique comme technique de conservation des places du pouvoir, au détriment de la Politique comme élaboration du vivre-ensemble, l'enformatation joue un rôle prépondérant.

 Pour être plus clair, je vous renverrai à la lecture de la presse écrite ou au spectacle de ce qui s'appelle encore l'information télévisuelle. Vous y noterez la disparition quasi-complète des thèmes du Politique dans son acception (1) et l'hégémonie du Politique acception (2).

      Pourtant, Rebrice Degray, l'actualité des dernières semaines et la mobilisation républicaine sans précédent du 11 Janvier ont semblé montrer un éveil citoyen et un retour du Politique dans son acception (1): comment vivre-ensemble, République, laïcité, rôle de l'Ecole dans la Nation…

 Très bonne remarque! Et vous noterez comment, très rapidement, pour ne pas dire immédiatement, le détestable a repris le dessus. Medias papiers et audiovisuels ont transformé le sursaut républicain du peuple en théâtralité des hommes du pouvoir, mines graves, discours emphatiques dans les cimetières mais sans portée concrète, jusqu'aux jeux de coudes pour être sur la photo.

 La séquence récente sur la recherche d'un processus de paix dans l'Est-Européen n'a pas manqué à la règle. Au lieu de l'explication et du débat autour de ce qui fait réellement problème:

     - l' Ukraine, issue de l'implosion de l'ex-URSS, est-elle une véritable nation, c'est-à-dire une communauté linguistique, culturelle, civilisation nelle, aux frontières déjà anciennes, ou une zone territoriale aux frontières artificielles issues du découpage administratif de l'ancienne URSS? Souvenons-nous du guêpier de l'explosion de l'ex-Yougoslavie et du casse-tête, en Afrique et au Proche-Orient, des frontières héritées de la décolonisation.

     - La Russie peut-elle accepter à sa frontière l'installation de la plus grande alliance militaire qu'ait connu l'histoire, l'OTAN, sans réagir ni chercher des garanties?

 Je ne veux pas m'appesantir sur ce sujet qui n'est pas de ma compétence mais vous remarquerez comment ces questions et bien d'autres sont littéralement occultées de la présentation médiatique. Il n'y a plus de politique. Seules sont mises en scène les poignées de main des leaders; on commente leur mine fatiguée et leurs yeux cernés après la longue nuit de négociations, l'accolade de la chancelière et du président. Toute une dramaturgie et un jeu de rôles destinés à évacuer le concret des raisons du conflit pour lui substituer la représentation de dirigeants graves, sérieux, responsables. C'est bien le moins pour se remettre en selle en vue du pastiche républicain annoncé pour 2017.

       Rebrice Degray, toutes ces considérations ne valident-t-elle pas l'idée de la dépossession du citoyen de son destin au profit de l'installation du spectateur au parterre d'une Comédie qui aurait remplacé la Politique?

 La formule est de vous. Mais je crois que vous m'avez compris pour l'essentiel.

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