Hercule

Y aura-t-il une bataille de l'énergie en 2021 ?

          Après deux journées de grève très suivies le 26 Novembre et le 10 Décembre, une intersyndicale annonce son opposition absolue au projet de réorganisation du groupe EDF, dit « Projet Hercule ». 

  Pourrait-il y avoir une bataille de l’énergie en 2021 ? A en croire les chiffres de grève, la menace que constitue le plan Hercule est prise très au sérieux par les salariés. Lors de la journée de grève du 26 novembre 31,6% des effectifs d’EDF avaient cessé le travail, selon la direction. Et pour cause le plan Hercule est vu par tous les syndicats de l’entreprise comme un plan de privatisation d’EDF – qui appartient encore aujourd’hui à 80% à l’Etat.

  Qu’est-ce que le plan Hercule ? Tout simplement, la volonté de réorganiser EDF en séparant l’entreprise publique en deux structures d’ici 2022. D’un côté EDF Bleue, détenue à 100 % par l’État et qui s’occuperait de la gestion du nucléaire et des barrages hydroélectriques, gestion lourde en coûts et en investissement. De l’autre, EDF Vert, dont 35% du capital n’appartiendrait plus à l’État mais serait cédés à des investisseurs privés et qui s’occuperait des énergies renouvelables, de la commercialisation ou encore de la distribution. Donc opportunité de rentabilisation et de fructueux profits.

  « Il s’agit de livrer aux intérêts privés tout ce qui peut l’être, tout ce qui est potentiellement rentable, en écartant la partie nucléaire couvrant des risques financiers », s'alarme l'Intersyndicale. En somme une manière de socialiser les coûts et de privatiser les profits. En effet, le financement des vielles centrales nucléaires ainsi que le renouvellement des moyens de production est particulièrement couteux et EDF est endetté (61 milliards d’euros en fin 2019).

 

          Un tel montage permettrait en outre d’augmenter encore la part de la production d’électricité qui peut être mise sur le marché. On vous explique : historiquement EDF assumait la totalité de de l’électrification de la société française. De sa production à sa distribution, sans aucune concurrence.

  Ce monopole d’Etat se termine le 1er juillet 2011. Avec la loi NOME (Nouvelle Organisation du Marché de l’Électricité) la Commission Européenne a imposé à EDF d’ouvrir le marché de l’électricité. L’entreprise doit revendre 25% de sa production d’électricité d’origine nucléaire à un tarif règlementé. D’où l’arrivée sur le marché de fournisseurs d’électricité privés qui ne sont en aucun cas producteurs de cette énergie. Or avec le projet Hercule, cette part d’énergie privatisable passera de 25% à 100%. La position dominante de l’entreprise publique sur son secteur historique serait terminée.

 

          Ce projet n'est pas sans nous faire évoquer la faillite en 2014 à Wilmington (USA) du grand producteur privé d'électricité américain, Energy Future Holdings, victime, malgré ses 41 milliards de dollars d'actifs, victime de sa dette et des gaz de schiste.

  Un petit « Enron » par l'ampleur. Le groupe qui disposait de plusieurs centrales thermiques et d'une centrale nucléaire dans le Texas demandait, mardi 29 Avril 2014, sa mise sous protection de la loi américaine sur les faillites à un tribunal du Delaware.

  Il s'agit de la deuxième plus grosse faillite dans le secteur de l'énergie et de la huitième, tous secteurs confondus, aux États-Unis. EFH tombe, victime de son endettement et des gaz de schiste. Alors même qu'il représentait la plus grosse acquisition par effet de levier (leveraged buy-out, LBO) de l'histoire, devant le rachat de RJR Nabisco en 1989 par le fonds KKR. C'est ce même fonds qui s'était allié, en octobre 2007, avec le TPG et le fonds de capital-investissement de la banque Goldman Sachs, GS Capital Partners, pour acheter le groupe -qui s'appelait encore TXU Corporation- pour 45 milliards de dollars, dont 13 milliards de dettes.

  Un montant d'autant plus colossal que le timing s'est révélé catastrophique. Rachetée à la veille de la crise financière, la société a très vite été asphyxiée par la chute des prix du gaz naturel, provoquant l'effondrement du tarif de l'électricité et ruinant l'avantage compétitif de ses centrales à charbon.


  La ruée sur les gisements de gaz de schiste a provoqué un effondrement du marché. Le cours du million de BTU (British Thermal Units, l'unité de référence) était monté jusqu'à 13,50 dollars en 2008 avant de plonger à 3,60 dollars fin 2013. Les 8 milliards de dollars d'investissements qu'ont réalisé les nouveaux actionnaires n'ont pas pu changer la donne.
La société a commencé à accumuler les pertes, l'empêchant d'honorer les échéances fixées par les créanciers. Même le rusé Warren Buffett s'était laissé prendre au piège, qualifiant ses 2 milliards d'investissements dans la société de « grosse erreur ».

 


           Un plan de restructuration de la dette est en cours de mise en œuvre. Certains créditeurs vont se voir proposer une partie du capital contre l'effacement d'une ardoise de 25 milliards de dollars. « Nous sommes heureux d'avoir le soutien de nos partenaires financiers clés dans le cadre d'une restructuration consensuelle », a assuré le patron de EFH, John Young.

  Au terme du plan qui reste à être approuvé par la justice, le groupe devrait, en principe, conserver une ligne de crédit de 11 milliards de dollars pour continuer à fournir l'électricité à ses clients et à payer leur dû aux 9000 salariés du conglomérat.



          Au récit de ces palpitantes et pleines de rebondissements aventures, on comprend mieux encore tout l'empressement de nos sagaces et prévoyants dirigeants à achever la privatisation de notre EDF. Créée en 1946, au lendemain de la Libération, par le ministre communiste de la Production Industrielle Marcel Paul, ce géant mondial, que d'aucuns décrivent comme l'un des plus monstrueux héritages de l'ère soviétique, plus gros producteur et fournisseur d'électricité au monde, comble de la ringardise, tarde encore à achever sa mue en de multiples sociétés concurrentes qui, à l'instar de nos cow-boys de voisins, pourraient installer dans notre paysage hexagonal ces scènes de western capitaliste.

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