Ce ne sont pas seulement des chrétiens et des musulmans que l'on massacre aujourd'hui en Syrie et en Irak. Ce sont des hommes! Et pour tout fanatique intégriste, tout homme est potentiellement un hérétique. Interrogeons-nous maintenant sur la part de responsabilité de l'Occident. Elle n'est pas exclusive, mais elle n'est pas mince!
Avec le démantèlement de l'Empire Ottoman, il y a près d'un siècle, grand vaincu de la 1° Guerre Mondiale, la carte du Moyen-Orient arabe et perse fut alors redessinée sous la tutelle plus qu'attentive des 2 grandes puissances impériales du moment: France et Grande-Bretagne.
Les accords secrets Sykes-Picot (du nom des deux ministres des Affaires étrangères) passés durant la Grande Guerre redécoupaient cette zone-carrefour entre Asie, Afrique et Monde méditerranéen en différentes entités, plus ou moins Etats: Liban, Syrie, Palestine, Jordanie, Irak, Arabie..., sur lesquelles s'exercerait désormais la tutelle (la SDN lui donnant le nom de mandat) de la France et de la Grande-Bretagne, tutelle bienveillante et civilisatrice pour les mener au stade d'états-nations émancipés. De cette mission ne sont alors précisés, et pour cause, ni les moyens, ni les délais.
Est-ce un hasard si, au tournant des 19°-20° siècles, le Pétrole a détrôné le Charbon comme matière première stratégique et que les prospections occidentales en ont localisé au Moyen-Orient des gisements colossaux? Est ce un hasard si cette zone géographique est aussi le véritable nœud des routes impériales entre Asie, Afrique et Europe, routes dont le contrôle est une nécessité stratégique?
De retour de Yalta, en Février 1945, les États-Unis du Président Roosevelt s'invitent au banquet. Sur le pont du croiseur USS Quincy, en rade d'Alexandrie, est scellé, entre Franklin Delannoe et Ibn-Seoud, le pacte encore en vigueur: accès américain au sous-sol de la péninsule arabique vs soutien indéfectible à la dynastie saoudienne.
Depuis cette période, tout aura été fait de la part de l'Occident pour contrer, voire éliminer (coups d'état, subversions, invasions...) toute prétention nationaliste arabe ou perse au contrôle de son sous-sol ou de ses voies maritimes stratégiques. 1953: déstabilisation et renversement en Iran du gouvernement du Dr Mossadegh qui venait de nationaliser les compagnies pétrolières. 1956: intervention franco-britannique pour reprendre à l'Egypte du colonel Nasser le contrôle du canal de Suez. Jusqu'à 1991 et 2003, les deux guerres du Golfe et l'invasion américaine de l'Irak pour la mainmise, pas seulement pour cela il est vrai, sur le sous-sol irakien.
A quels courants politiques, à chaque reprise, l'Occident a-t-il frayé le chemin pour déstabiliser les nationalistes laïcs? Aux féodaux et aux religieux: dynastie impériale du Shah en Iran, Frères musulmans en Égypte, religieux chiites en Irak, jusqu'à Oussama Ben Laden et ses moudjahidines (c'était le nom sympathique des djihadistes, souvenez-vous) en Afghanistan, djihadistes encore contre Kadhafi en Libye et Asad en Syrie, dictateurs mais aussi laïcs.
Seul cas de figure où les laïcs ont pu prendre leur place au lendemain du renversement de la dictature: la Tunisie. Sûrement pas aidés par les Occidentaux, on s'en souvient! Est-ce à dire que si la Tunisie avait été un champ pétrolifère, nous serions allés jusqu'à favoriser Ennada et ses intégristes? On doit poser la question, ne fut-ce qu'en jetant le regard par-dessus la frontière tuniso-libyenne.
Candeur suspecte, l'étonnement de nos dirigeants, d'Obama à Hollande, découvrant l'hystérie fondamentaliste après plus de 70 ans de déstabilisation de toutes les forces laïques du monde arabe. Exemple perversement suivi par le Likoud israélien qui, pour fragiliser l'OLP laïc de Yasser Arafat, a tout fait pour pousser au premier plan les religieux du Hamas.
Le bal des hypocrites n'est pas terminé lorsque l'on voit les relations privilégiées, économiques et militaires que la France de Sarkozy, puis de Hollande ont commencer à tisser avec l'Arabie Saoudite, les Emirats et le Qatar, que tout le monde s'accorde aujourd'hui à désigner comme les principaux pourvoyeurs de fonds du fanatisme arabo-africain.
En fait, aujourd'hui, pour refermer la boîte de Pandore de la barbarie en Syrie et en Irak, une réorientation stratégique de l'Occident serait nécessaire, comportant, ce n'est pas limitatif, plusieurs volets:
- imposer à Israël la restitution des territoires occupés et une solution à 2 États, Israël et Palestine, ce conflit représentant depuis 70 ans le pire aiguillon de tous les extrémismes religieux dans la région,
- trouver d'autres interlocuteurs régionaux privilégiés, au plan économique, diplomatique et militaire, que l'Arabie Saoudite et les Émirats. Rééquilibrer également notre position vis-à-vis de l'Iran, sans lequel aucune solution régionale ne sera trouvée,
- faire jouer à l'ONU son rôle de coordonnateur international pour la paix: intervention humanitaire, interposition de casques bleus, sanctions économiques, embargo sur les armes, gel des avoirs des dirigeants récalcitrants, etc...
Voyons dans les prochaines semaines si c'est cette direction que prendra notre diplomatie.
J. Casanova