(De nos envoyés spéciaux Jean Casanova et Andrée Bourdieu - Aula Magna de la Faculté de Médecine - Lleida - Catalogne 27 Novembre 2014)
Chers lecteurs, nous tenons à vous dire quelques mots de notre séjour à Lleida, plus connue sous le nom de Lerida (Catalogne) où, pour la rubrique Santé de notre journal, nous "couvrions", c'est le mot journalistique, le Congrès biennal Européen de Chirurgie dentaire.
Et, plus que des travaux eux-mêmes des excellents spécialistes présents, travaux dont le caractère technique laisserait beaucoup d'entre vous indifférents, ce dont nous voulons vous parler c'est de 2 surprenantes conférences prononcées à mi-parcours du congrès, toutes deux sans relation directe avec l'art bucco-dentaire, mais, comme il est de coutume dans nombre de congrès scientifiques, prononcées et suivies avec une grande attention par les praticiens présents, conférences destinées à prendre un peu de hauteur et à montrer que le labeur de l'artisan n'exclut pas la haute culture et l'élévation d'esprit, bien au contraire.
Ils ont tort ceux qui suivent le sens commun, lequel voudrait voir dans le dentiste le simple technicien du plombage de la carie ou, moins glorieux encore, le descendant de l'arracheur de dents des époques pas si reculées, où l'avulsion, la plus brutale de surcroît, était le seul remède opposé à la terriblement douloureuse algie dentaire (ne disait-on pas alors, "rage de dents"?). Injustice suprême, souvent traité de menteur!
Eh bien non! Même confiné à l'entretien de cette chose si prosaïque, la dent, dans cette cavité sombre et pas toujours fraîche, la bouche, l'art dentaire peut ouvrir à la réflexion plus générale, voilà ce que nos deux conférenciers se sont appliqués à nous démontrer, studieusement suivis par toute l'assemblée. Et sur quel sujet?
Sur le sujet de l'édentulisme, terme étrange dont n'attendez pas la définition du Larousse, Robert ou Littré, l'Académie étant encore réticente à le reconnaître. Bien que d'origine latine et parfaitement admis en anglais et en catalan, elle lui préfére pour l'instant celui d'édentement, comprenez "absence de dents" ou "l'état de sans-dents", formule ayant connu un florès éclatant ces derniers temps, mais dont la vulgarité nous laisse encore un goût amer. Sur ce thème donc de l'édentulisme, il nous a été permis d'entendre communication du travail de 2 équipes. Travaux au premier abord aux antipodes l'un de l'autre, mais qu'à la réflexion, la mise en parallèle est riche de réflexions.
Tout d'abord le Pr Robert Meredith du Montclair State University de New Jersey, grand spécialiste en paléo-ornithologie évolutionnaire, est venu nous expliquer comment "Les Oiseaux ont perdu leurs dents il y a 116 millions d'années". Grand mouvement d'attention de la salle à cette annonce. Et c'est bien le moins, de la part de spécialistes.
En comparant les génomes de 48 espèces d'oiseaux actuelles à ceux d'animaux ayant aussi perdu leur dents - 3 espèces de tortues et 4 mammifères (l'armadillo à neuf bandes, le paresseux d'Hoffman, l'oryctérope du Cap et le pangolin chinois), bestiaire déjà fourni auquel son équipe rajoutait l'ADN du chien domestique, de l'éléphant d'Afrique et du cachalot, ces trois dernières espèces toujours dentues, ces chercheurs ont ainsi mis en évidence les 6 gènes, dont l'inactivation chez la souris de laboratoire se traduit par des défauts dans la formation de la dentine et de l'émail.
Conclusion de nos scientifiques: "C'est ainsi que la machinerie génétique de formation des dents a été perdue sur la branche ayant donné naissance à tous les oiseaux actuels". Sur la branche, la formule était bien trouvée! Pourquoi ces mutations ont-elles été sélectionnées par l'évolution? En quoi la perte des dents pouvait-elle être considérée comme une réussite évolutive? Semble-t-il, par ce que corrélée avec le développement du bec et de ses avantages: un bec corné, léger est un atout pour le vol et donc la capture des proies alimentaires et donne ainsi accès à des niches écologiques variées. Et lorsque le Pr Meredith rajouta que tout ceci n'était pas sans relation avec l'apparition du chant et prononça le mot de rossignol, l'émotion s'empara de l'assistance et la communication écourtée par des tonnerres d'applaudissements.
Vous comprendrez, dans ces conditions, la difficile tâche à captiver son auditoire pour le Pr Manolo Vallses, notre second conférencier, sociologue au Département d'Economie Sociale de la Universitat Oberta de Catalunya, communiquant sur le thème "Edentulisme - pauvreté - précarité", et dont les travaux tendaient à souligner le cruel paradoxe de nos sociétés néolibérales où progressent à pas de géant les possibilités thérapeutiques de l'art dentaire (soins, couronnes, implants...) et où l'édentulisme peine à être enrayé, pour ne pas dire qu'il se développe à grands pas dans certaines couches sociales, le Pr Vallses rajoutant qu'il devait de plus en plus être considéré comme un marqueur de la pauvreté, de la précarité et des bas salaires. Ce qui lui valait, bien entendu, approbation évidente de quelques intervenants et applaudissements polis et circonstanciés du reste de l'assistance. Quant aux pistes qu'il tentait de suggérer pour s'attaquer à ce fléau, ouverture des cabinets le dimanche matin, ouverture encore, mais cette fois du capital du cabinet, aux apports extérieurs, nous devinâmes aux mouvements d'épaules dubitatifs de l'assemblée et même à l'audition de quelques sifflets, qu'elles étaient loin de convaincre.
Chers lecteurs, nous ne pouvons pas conclure sans tenter au moins un parallèle entre ces deux appréhensions du phénomène, à vrai dire ne recouvrant pas tout à fait les mêmes choses.
Pour la première, phénomène sélectif, les premiers oiseaux avaient des dents; ils les ont perdus pour chanter, qui le regrettera? Et, souvenez-vous de la formule du Pr Godesberg de l'Institut Max-Planck, "L'Evolution ne remonte pas le temps", c'est donc pour toujours! Irréversible! La vieille et sagace formule populaire qui, pour "jamais", dit "Quand les poules auront des dents" est là pour l'attester.
Pour la seconde, édentulisme - pauvreté, elle réversible, il serait peut-être temps par d'offensives mesures, et non par les sournoises suggestions du Pr Vallses, d'y porter remède. Mais, sentant venir la bronca, ce dernier et son adjointe Mari Sol avaient déjà quitté la salle.