Collusion, complicité, comparses ou acolytes, nous cherchons encore les mots, mais il faut reconnaître que tactiquement, c'est finement joué au sommet des deux édifices, ceux de Matignon et de Solférino !
A la veille de l'ouverture par le Premier Secrétaire Jean-Christophe Cambadélis de la consultation populaire auprès du petit peuple de gauche, il n'en attend pas moins de 200 000 réponses, bien sûr largement favorables, sur le thème du vital Rassemblement, Manuel Valls rentre triomphant d'un voyage dans l'Orient compliqué. De retour de chez Sissi et Salmane, il annonce et tweete à ce même petit peuple de quoi le chavirer de bonheur : « France-Arabie Saoudite : 10 milliards de contrats ». Avouons-le, le coup est bien monté.
(La formule est restée célèbre : « Vers l'Orient compliqué, je volais avec des idées simples », extraite des Mémoires de Guerre du Général De Gaulle, relatant en 1929, il n'était encore que colonel, son départ pour la Syrie où il rejoignait les forces françaises chargées, par la Société des Nations, du mandat sur le Liban et la Syrie. Il rajoutait : « Je savais qu'au milieu de facteurs enchevêtrés, une partie essentielle s'y jouait. Il fallait donc en être. »)
(Quant à Sissi et Salmane, pas de confusion chers lecteurs ! Elles ne sont pas les jeunes et tendres héroïnes du Sissi Impératrice des cinémas de quartier ou de paroisse de votre adolescence (1956).)
Le Connétable de Matignon, de retour du Forum franco-saoudien des Affaires, voit l'horizon industriel de la France s'éclaircir. Sa tournée triomphale auprès de nos deux héroïnes moyen-orientales se conclut, il nous l'assure bravache, par l'annonce de 10 milliards de contrats.
Après les Mistrals en Égypte, les Rafales en Arabie Saoudite et au Qatar, les milliards pleuvent sur l'industrie française de l'armement. Des vedettes, des avions, des patrouilleurs, des systèmes antimissiles, des satellites et des systèmes radar… Peut-être également, tout n'est pas encore conclu, le réarmement complet de l'Armée libanaise payé par le cash saoudien.
Le Monde est émerveillé : « Les commandes à l'exportation pourraient cette année dépasser les 18 milliards d'euros. Ce serait alors plus que la Chine ou la Russie, et une nouvelle formidable pour le commerce extérieur. La France touche ainsi les dividendes économiques d'une habile politique volontariste en soutien d'une filière décisive de notre patrimoine industriel, près de 4000 entreprises. »
Petit caillou dans la chaussure, funeste calendrier, ce séjour au Pays de l'Or Noir de Tintin et Milou coïncidait fâcheusement avec la Journée Mondiale contre la peine de mort. Et le royaume saoudien est sous le feu des critiques, précisément à ce sujet : un jeune opposant, Ali al-Nemri, condamné pour manifestation, y croupit toujours dans les couloirs de la mort, attendant de façon imminente son exécution par décapitation suivie de la crucifixion de sa dépouille.
Au même moment, mais il n'est pas dit que nous ne saurons pas exploiter cette opportunité, le très néolibéral gouvernement britannique de David Cameron annonce renoncer à son offre de former les gardiens de prison saoudiens, au motif bien léger de la grande émotion suscitée Outre-Manche par le sort de Karl Andree, sujet de Sa Majesté, âgé de 77 ans, résidant en Arabie Saoudite depuis 25 ans et condamné à un an de prison - il vient de purger la peine - ne reste plus qu'à en subir la seconde partie - 350 coups de fouet - pour avoir transporté des bouteilles de vin dans la malle arrière de sa voiture. « En raison de son âge, nous craignons qu'il ne survive pas au fouet », a alerté son fils Simon au micro de la BBC. Mais que ne s'était-il conformé à la loi ? La possession d'alcool est strictement prohibée dans ce paradis des Droits de l'Homme.
Avec un peu de sens manœuvrier, la commande britannique pourrait bien retomber dans notre escarcelle. Peut-être M. Cazeneuve et Mme Taubira ont-ils déjà été sondés à ce sujet. Mais n'allons pas trop vite. Ce genre d'affaires ne se conclut qu'après des approches feutrées et toute annonce prématurée peut à tout moment la faire capoter.
La boucle est bouclée, in cauda venenum, lorsque l'on apprend que dans la corbeille de ces mirobolants contrats, on retrouve, juste monnaie d'échange, l'autorisation de la France d'ouvrir aux compagnies aériennes saoudiennes et qataries des lignes vers Lyon et Nice pour mieux concurrencer Air France, et que, selon certains, la mesure participerait des difficultés actuelles du transporteur national, difficultés à l'origine du conflit en cours, des arrachages de liquettes, des dénonciations de « voyous » et des interpellations musclées au petit matin.
L'amalgame et la confusion risquent au final d'être complets entre le Socialisme de marché, celui des vénéneux contrats d'armement avec les dictateurs et les féodaux, et le Socialisme des marchés, celui, plus modestement, des urnes entre les étals de fruits et légumes. Coup de menton et torse bombé pour Manuel, mais front plissé et soucieux pour Jean-Christophe.