C'est la fin du mois de Juin. Vont débuter dans toutes les Facultés de Médecine de France, les examens de 1° année de Santé.
Horreur ! Nous apprenons par la lecture du journal Le Monde que ceux-ci constitueraient, sous le régime du numerus clausus, un véritable gâchis humain.
Ce sont du moins les conclusions d'un rapport que vient de remettre Mme Monique Sassier à ses deux ministres de tutelle, le Ministre de la Santé et des Affaires Sociales et le Ministre de l'Education Nationale et de l'Enseignement Supérieur. Madame Monique Sassier est haut fonctionnaire et médiatrice de l'Enseignement Supérieur.
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Tout d'abord, quelques données chiffrées, que j'introduis pour la bonne compréhension du problème :
- Le numerus clausus (nombre fermé) désigne le nombre fixe d'étudiants admis, chaque année, à l'entrée aux études médicales, après une série d´épreuves, ni examen, ni concours. Il fixe irrémédiablement le nombre d'admis au cursus des professions de santé.
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Instauré en 1971, à la barre 8500, il dégringolait vertigineusement pour atteindre 3500 en 1993, remontant légèrement depuis le début des années 2000, jusqu'au niveau 7500 en 2013.
Raison invoquée à sa mise en place dans les années 70, la « pléthore des professions de santé » responsable d'un excès de dépenses pour la Sécurité Sociale.
Prendre au sérieux cette invocation signifierait donc, message adressé au corps médical : « Faites n'importe quoi ; moins vous serez nombreux à pouvoir le faire, moins cela coûtera ».
Et pour renchérir dans cette direction, en 1988 était instauré le MICA (Mécanisme d'Incitation à la Cessation d'Activité) qui, pour limiter le nombre de médecins libéraux en exercice, les incitait à un départ anticipé en retraite à l'âge de 56 ans, leur arrêt d'activité étant subventionné par une rente moyenne mensuelle versée par l’Assurance - Maladie jusqu'à l'âge officiel de la retraite. Argument massue : « Ils ne prescriront plus et les dépenses de santé baisseront ».
Le large public informé de toutes ces dispositions appréciera bien sur leur rationalité et leur efficience toute technocratiques, leur seul défaut étant d'avoir omis que la progression des dépenses de santé était principalement due aux progrès de l'espérance de vie et à la sophistication toujours plus poussée des techniques de diagnostic et de soin. Qui devrait s’en plaindre ?
Moyennant quoi, au bout de 40 ans, le pays est confronté à la pénurie médicale.
- Autres chiffres : en 2013, pour les 56 000 parmi les meilleurs bacheliers de France, seuls 12 807 d'entre eux ont été admis à passer la barre du numerus clausus. 43 000 ont échoué et certains, déçus, ont abandonné, un grand nombre d'entre eux peinant à une reconversion dans une autre filière.
Madame Sassier remet donc à ses ministres de tutelle un rapport révélant ce que près de 50 000 étudiants par an pendant 40 ans, c'est-à-dire 2 millions de personnes, ont déjà découvert depuis longtemps : il y a un problème !
Et au terme de la courageuse dénonciation d'un tel gâchis, Madame le haut-fonctionnaire émet quelques propositions pour, sinon stopper, au moins édulcorer le carnage :
- mieux informer les postulants de la difficulté, afin d'éviter la déception du recalage.
- modifier le programme de cette 1°année pour offrir aux recalés des voies-passerelles vers d'autres filières d'études.
- accompagner individuellement ceux qui sont en « souffrance ».
Voilà ce qu'il conviendrait de faire pour remédier au douloureux problème. La vacuité de telles propositions a du mal à masquer l'entêtement, voire l'obstination, de la technostructure de l'Etat français à poursuivre la réduction draconienne du nombre des professionnels de santé, réduction qui atteint maintenant sa côte d'alerte, et que même les importations sauvages d'infirmières espagnoles, de dentistes hongrois, de médecins roumains, libanais, algériens ou maliens ne peuvent plus masquer.
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Une question lancinante ne peut que revenir.
Pourquoi cet acharnement à sacrifier des générations d'étudiants depuis 40 ans, aspirant à exercer dans leur pays, un métier dont la société a le besoin reconnu, avec comme palliatif d'organiser la razzia d'autres professionnels dans des pays plus pauvres, perdant par là-même le précieux investissement qu'ils avaient consenti dans l'éducation et la formation de ces professionnels ?
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Avec la meilleure volonté du monde on ne peut pas répondre de façon satisfaisante à cette question. Si vous avez un élément d'explication, donnez le !
Le machiavélisme n'irait-il pas jusqu'à la volonté de fragmenter une profession, de la fragiliser, toutes choses déjà faites pour d'autres ? D’autres professions aux activités délocalisables. Pour en abaisser le coût. La difficulté dans le cas précis est que l'activité de santé n'est pas délocalisable.
Fragiliser une profession, certes confortable réservoir électoral, mais en même temps considérée comme tyrannique et dangereuse par la technostructure, profession dont un des fondamentaux, même dévoyé et contourné, le serment hippocratique, est un véritable défi aux logiques de rentabilité et de marchandisation. Une profession, dont les injonctions en matière de santé au travail, de prévention sanitaire, de sécurité alimentaire, sont autant d'obstacles à l'agro-business, à l'intensification du travail industriel ou commercial, au forcing des laboratoires pharmaceutiques.
Disant cela, nous ne la présentons pas comme une armée de bienfaisance et de vertu, bien conscients que la logique marchande n'épargne aujourd'hui aucun secteur et que tous les jours peuvent nous apporter des exemples de manquement et de déviance dans la bonne administration des soins.
Mais il y a probablement beaucoup de cela, pas que de cela certes, dans ces 40 années poursuivies de sape aboutissant aujourd'hui aux déserts médicaux, aux files d'attente pour consulter dans nombre de spécialités, aux fermetures d'établissements par manque de professionnels, et j'en passe.
A ceux qui jugeront cette première approche un peu sommaire, ma réponse sera simple. Quelle explication donnerez-vous donc à cette aberration économique ?
Un besoin existe : se soigner. Les connaissances et techniques existent pour le faire. Des agents se portent volontaires pour les maîtriser et les utiliser à la satisfaction dudit besoin. Et pourtant rien ne marche.
Situation aberrante en économie, où l'on considère l'adéquation parfaite obtenue quand, à un besoin correspond un objet et un producteur pour le fournir. Nos néolibéraux marchent décidément sur la tête.