Pris entre deux feux. Post-face

Une postface est un commentaire introduisant à un texte antérieur… 13 Novembre 2015, le Bataclan à Paris ; 14 Juillet 2016, huit mois plus tard, sur la promenade des Anglais à Nice, où en sommes-nous aujourd’hui sur le double front de l'encerclement ? Et plus de cinq ans après, le 16 Octobre 2020 ?

                                           

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          La barbarie et sa face hideuse et grossière ont frappé dans l'École. Le respect dû à la victime, un enseignant mort au travail, celui à qui la société délègue l'autorité bienveillante de nous délivrer de l'ignorance, le respect dû également à tous les destins mutilés et brisés ne peut et ne doit s’empêcher néanmoins de réfléchir au pourquoi et au comment. Aux racines surtout, les racines de cet innommable.

  Carl-Philipp-Gottlieb von Clausewitz, officier général de Sa Majesté le Roi de Prusse, auteur en 1812 de De la Guerre, et le chinois Sun Tzu, au VIeme siècle avant notre ère, auteur, lui,  de L'art de la Guerre, tous deux célèbres théoriciens de la chose, avaient coutume de dire qu'un chef militaire qui s'était « laissé prendre entre deux feux », devait être mis à pied par son Empereur. Mis à pied, ne voulant pas dire versé dans l'Infanterie. Mais destitué et dégradé !

                                    

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   À ces deux fameux polémologues universellement reconnus, nous soumettrons l'éloquent exemple de deux chefs de guerre d’aujourd’hui, Nicolas Sarkozy et François Hollande, rejoints par un troisième, Emmanuel Macron, tous trois pris au piège désastreux de l'encerclement, non pas qu'il ne l'aient pas vu venir, mais qu'ils s'y soient singulièrement exposés, pour ne pas dire qu'ils l'aient eux-mêmes organisé.

 

          La première règle méconnue par nos deux anciens stratèges est que lorsque l'on intervient militairement à l'extérieur, que ce soit justifié ou non, là n'est pas la question, il faut veiller au front que l'on va voir s'ouvrir automatiquement à l'intérieur, sur son propre sol, le national.

  La France est le pays de l´UE  comptant la plus importante population de culture musulmane. Nous précisons bien « de culture », pour éviter les fâcheuses simplifications dont sont coutumiers nos médias, parlant à qui mieux mieux de communauté musulmane ou d'origine musulmane ; ainsi que les honteuses tentatives de manifestation de récupération d'une Droite de plus en plus extrémisée. Car, « culture musulmane » ne signifie pas que l'on soit croyant ou pratiquant.

  Il n'est pas inintéressant de savoir, chiffres officiels à l’appui, que près de 500 à 1000  jeunes français avaient déjà fait en 2015, le voyage du djihâd en Irak ou en Syrie. Et que de plus, 40 % d'entre eux seraient des « convertis », donc initialement de « culture chrétienne ».

   Cela avait été toute la lucidité de Jacques Chirac, lorsqu'il refusait, en 2003, d'embarquer la France derrière Georges Bush et ses néoconservateurs dans la désastreuse opération irakienne aux accents de prétendue guerre de civilisation.

   Prudence, avait-il confié, n'allons pas ouvrir chez nous un front intérieur ! A quoi songeait alors Jacques Chirac ?

                                     

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                                  Jacques Chirac et Dominique de Villepin à la tribune de l’ONU en 2003

  Car l'époque est maintenant révolue, celle où l'on pouvait impunément envahir ou agresser des potentats africains ou moyen-orientaux et jouer au gendarme, sans risquer d'offrir des opportunités de riposte à l'adversaire, sur son propre sol, le sol national. La mondialisation de l'information, des transports et des idéologies est passée par là.

 

          Depuis 2011, nos deux stratèges, successivement, ont lancé quatre opérations extérieures (Opex, dans le langage militaro-politique) : Libye, Mali, Centrafrique, et maintenant Irak - Syrie - Daech. Aujourd'hui leur successeur les a toutes reprises à son compte et y a même y rajouté des contorsions anti-ottomanes.

                            

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  Ne discutons pas de leurs justifications, c'est une autre question. Mais le fait est que nous sommes en guerre continue depuis maintenant plus de 10 ou 15 ans, sans en avoir défini précisément les objectifs, débattu de l'opportunité, ni examiné l'impact, l'utilité et les bénéfices. Nous n'en sommes pas encore au bourbier (enlisés serait la bonne formule), mais peut-être pas très loin.

   Ceci en dehors du gigantesque work-shop à ciel ouvert que constituent ces opérations pour la vente de notre matériel militaire à Sissi, Salmane et autres joyeux compères, où est de tout cela le bénéfice pour la crédibilité de la France à l'ONU et sur la scène internationale ? Restons-en là pour l'aventure extérieure.

 

           Simultanément à l'aventure extérieure, nos trois chefs de guerre mènent avec persistance, depuis 2008, sous le patronage de la troïka européenne, une politique intérieure austéritaire et de récession économique, lançant ainsi, sur le sol national, les grandes manœuvres de la guerre sociale : austérité, écrasement salarial, martèlement fiscal des couches moyennes et populaires, recul de l'âge de la retraite et envolée du chômage subséquente, notamment celui des jeunes. L'effondrement économique en rapport avec la catastrophique pandémie du Covid n'a pas pour l'instant fondamentalement changé la donne.

   Or, à quel endroit, une Société soucieuse de son avenir, doit-elle trouver sa jeunesse ? A l'école, à l'université, à l'usine ou au bureau, ou encore aux champs. Les cinq, mon capitaine, aurait répondu l'humoriste, mais pas simultanément bien sûr.

                                               

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   Au pays de Nicolas Sarkozy et de François Hollande, toujours à celui d'Emmanuel Macron, il existe un autre endroit où trouver la jeunesse : aux files d'attente de Pôle-Emploi. Et pour cette partie d'entre elle qui refuse de s'y astreindre, dans l'inoccupation ou le guet dans les cages d'escalier des grands ensembles, ce des cités HLM ; dans les parades en ville en BMW ou en Audi acquises par le frauduleux trafic des filles, mais aussi des armes et de la drogue ; enfin, c'est plus rare et tant mieux, en prison pour les précédentes raisons. Un psychanalyste réputé, spécialiste du fait religieux, Fehti Benslama rajoute qu'aujourd'hui, le jihadisme est devenue la drogue la plus répandue sur le marché d'Internet, la plus excitante, la plus intégrale. A la destination de tous les désespérés d'eux-mêmes et de leur monde.

                                                      

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                                                Découverte de la police dans les caves des HLM de Marseille 

 

   Quand de plus, une partie d'entre elle pense, à tort ou à raison, qu'elle en est là pour des raisons de faciès ou de consonance patronymique, il n'est pas difficile d'imaginer quelle proie rêvée elle est en train de devenir pour tous les prédicateurs et vendeurs de paradis, artificiels ceux-là, pas fiscaux, vendeurs de paradis traînant aux abords des prisons ou sur la Toile.

 

          L'étau s'est refermé : guerres incertaines et sans principes à l'extérieur ; à l'intérieur, abandon d'une partie de la jeunesse, même infime cela suffit, aux recruteurs fanatiques de l'ombre. Point final. L'adresse extraordinaire au Congrès, le deuil national et l'air grave dans les cimetières n'y changeront rien.

   Si, arrivés où nous en sommes, il est bien sûr hors de question de renoncer à frapper militairement le fanatisme à la source, il n'empêche que nous ne sortirons de ces impasses que par la relance sérieuse, et pas en traînant les pieds, relance d'une grande diplomatie arabo-africaine, et relance économique, sociale et éducative intérieure. Desserrer les deux branches de l'étau. Relance qu'appellerait entre autres la transition énergétique, bien loin des singeries et des simagrées de communication du Sommet Ecologique Mondial de Paris.


          13 Novembre 2015 ; 14 Juillet 2016. Huit mois plus tard, où en sommes-nous sur le double front de l'encerclement ? Encore cinq ans plus tard, au Collège de Conflans-Sainte-Honorine, oui, où en sommes-nous, en dehors des fortes et martiales déclarations télévisées, les yeux embués et les mâchoires serrées, de l'air grave dans les cimetières et de toute la panoplie de ce qu'en langage faux cul, on nomme compassion ? 

 

     - Sur le terrain extérieur, les opérations militaires combinées menées par la Coalition ont marqué des points quant à la destruction des infrastructures matérielles de Daech. On nous a annoncé la mort de Omar le Tchétchène, le Ministre de La Défense de l'EI, flingué par un drone américain. C'est toujours ça de pris. Cela ne pourra certainement pas suffire, certains experts soulignant même le caractère contre-productif de ces succès sur le terrain, dans la mesure où ils ne sont pas reliés à des opérations diplomatiques de grande envergure pour contraindre tous les acteurs du double-jeu, en particulier l'Arabie Saoudite, la Turquie et Israël de cesser d'instrumentaliser l'EI pour leurs secrètes visées d'hégémonie régionale et de consolidation de leur régime.

                                 

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   Ces opérations ont eu pour effet collatéral de plonger encore un peu plus les populations sunnites irakiennes dans le ressentiment anti-occidental. La guerre perdue sur le terrain syro-irakien par l'EI va se transformer en recrudescence terroriste. Les djihadistes rentrent à la maison, pour certains c'est en France, et probablement pas pour prendre des vacances.

   Quant au plan diplomatique, rien n'a été entamé. Arabie Saoudite et Turquie continuent le double-jeu. La France n'a pris, au niveau du Conseil de Sécurité, aucune initiative sérieuse.

      - Sur le terrain intérieur, l'offensive néolibérale qui déchire notre tissu social depuis plus de 30 ans se poursuit méthodiquement. Destruction de l'emploi et précarisation encore aggravées par la Loi Travail, hier El Kohmry, aujourd'hui Pénicaud, à coups de 49.3, continuent de sacrifier la jeunesse et de fabriquer insidieusement des nihilistes en série.

 

            Mêmes causes, mêmes effets ! Nous sommes entrés pour longtemps dans une épreuve totalement inédite de notre histoire, épreuve que tous les états d'urgence et autres dispositifs sécuritaires peineront à contrôler.

   Voilà où nous ont conduit nos deux stratèges néoconservateurs aveugles depuis 10 ans. Nicolas Sarkozy et François Hollande. Stratégie encore renforcée par le troisième, Emmanuel Macron. Aucun n'a dérogé au prédécesseur. Toujours pris entre deux feux. (1) Porter le fer et le feu et embarquer la France dans des conflits inconsidérés, à l'extérieur. (2) Laisser pourrir et grandir à l'intérieur le désespoir, terreau de tous les nihilismes les plus pervers.

 

           Par son patient qui fumait depuis 10 ans trois paquets de clopes par jour et à qui il annonçait la découverte d'un cancer du poumon, le médecin s'entendit poser la question : « Docteur, si j'arrête le tabac demain matin, est-ce que c'est gagné ? ». « Pas si simple », répondit le praticien, lucide. « Mais il faudrait commencer par ça ». 

                                  

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  L'avenir s'annonce considérablement sale.

 

 

 

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