Très cher Léonard

Nuit historique, chez Christie's, Rockfeller Plaza à New York…

(Christie's - 20, Rockfeller Plaza - New York - USA       16 Novembre 2017)

                                        

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           Nuit historique, chez Christie's, Rockfeller Plaza à New York. Sur place, au petit matin du 16, nous sommes en mesure de vous rapporter l'éclatante nouvelle. Le tableau Salvator Mundi attribué à l'artiste et inventeur florentin Leonardo da Vinci, vient de trouver preneur à plus de 450 millions de dollars, près de 385 millions d'euros.

   Loin, bien loin devant les déjà astronomiques cessions de 2015 de Quand te maries-tu de Paul Gauguin et des Femmes d'Alger de Pablo Picasso, peinant tous deux sous la barre des 300 millions d'euros. Plus encore que les quelques fifrelins, 200 millions d'euros, d'acquisition du Brésilien Neymar par le PSG, ont encaissé ébahis quelques footeux pensant qu'on leur parlait du mercato. Nous songeons avec condescendance aux maigres 28 millions d'euros de la petite croûte de Chagall, Les Amoureux.

                        

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          Dès hier soir, dans une salle chauffée à blanc, les enchères avaient démarré à 70 millions de dollars pour, en 53 échelons et moins de 20 minutes, atteindre 400 millions, devenus, une fois calculées commissions et taxes afférentes, 453 millions de dollars.

   L'affaire s'est résumée, semble-t-il, à un duel entre deux acheteurs anonymes qui donnaient leurs ordres au téléphone. Le coup de marteau final a déclenché un tonnerre d'applaudissements, on ne sait encore à l'attention de qui : de l'artiste, des commissaires-priseurs ou des heureux adjudicataires.

 

           Les pauvres naïfs que nous sommes tous, acquéreurs au Bon Marché de quelques reproductions de Van Gogh ou de Cézanne, encadrées par leur soin et fièrement apposées sur les murs blancs de leur salle à manger, songeront avec émotion et peut-être un peu d'envie à cet acheteur anonyme, lui aussi ému, les yeux noyés de larmes, au spectacle du petit panneau de noyer accroché au mur de son salon et représentant la figure du Christ portant un orbe dans sa main gauche et bénissant le Monde de la main droite.

                                

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 Un soupçon peut-être leur traversera un instant l'esprit : encore Bernard Arnault, le récent miraculé de l'ISF ?

 

          Nous nous devons de vous ramener à la réalité, elle est dure. En aurez-vous des bleus à l'âme ? Dans un monde où rien ne doit rien rapporter, la bluette d'un milliardaire les yeux noyés d'extase devant l'image du Christ Salvateur, cette bluette n'a plus de sens ; elle est un barbarisme.

   Toujours soucieux d'apporter à nos lecteurs les éclairements nécessaires, et ce à propos de cette colossale adjudication, nous avons questionné au téléphone à Paris Thierry Ohrmann, directeur d'Artprice et spécialiste de la cotation du marché de l'art. Thierry Ohrmann a donné son accord à l'enregistrement de cette conversation téléphonique que nous vous livrons.

 

           Bonjour Thierry Ohrmann. Vous êtes aujourd'hui reconnu comme un des plus informés quant à tout ce qui touche au marché de l'art, ces deux termes vont si bien ensemble. Nous appelons cela un oxymore. Cette annonce de l'adjudication record de Salvator Mundi a éveillé la curiosité de plus d'un de nos lecteurs. Êtes-vous autorisé à nous révéler le nom de ce nouvel oint du Seigneur ? Ne s'agirait-il pas de Bernard Arnault, l'amateur éclairé, le mécène prestigieux, l'ambassadeur de la french touch ? Un des rares, à notre connaissance, en France, à pouvoir signer un chèque à neuf chiffres.

                           

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   Mais voyons ! Pour en faire quoi ? L'exposer dans son bureau ? Cessons là ces enfantillages. Où serait l'intérêt ? Non, les acquéreurs sont deux fonds d'investissement associés – siègent-ils aux Bermudes, aux Îles Vierges ou aux Îles Caïmans, c'est une autre histoire – deux fonds d'investissement qui comptent faire de ce Christ Salvateur un tout simple produit commercial.

 

           Mais, comptent-ils le revendre pour en tirer bénéfice ? On voit mal, au prix d'acquisition annoncé, quelle marge supplémentaire ils pourraient tirer d'une revente, même à la sauvette.

   Éclats de rire dans l'écouteur. Qui vous parle de revente ? Non, il s'agira de location. Connaissez-vous « l'industrie muséale » ? 700 nouveaux musées émergent aujourd'hui chaque année dans le monde. Ils sont à l'affût permanent d'œuvres de qualité à accrocher à leurs cimaises. Nous ne sommes plus à l'époque révolue des collectionneurs d'art, mais à celle d'un marché de 70 millions et plus de consommateurs. 450 millions de dollars est un prix raisonnable et calibré si l'on tient compte du modèle économique auquel il s'adosse.

                            

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   Le cash-flow est immédiat, généré par la billetterie des musées. Avec une telle œuvre, et la publicité qui en est faite, cela fait partie du marché, vous êtes assurés de déplacer les foules. Comme au Louvre, où le circuit Joconde à son propre chiffre d'affaires.

 

           Thierry Ohrmann, êtes-vous en train de nous dire que le patrimoine artistique de l'humanité est en passe de devenir un eldorado profitabiliste ?

   Exactement. Les banques lèvent aujourd'hui des fonds colossaux pour constituer des fonds d'art, variante des fonds d'investissement, et miser à guichets fermés sur les icônes de l'art contemporain. Placements sûrs et peu risqués, le retour sur investissement peut atteindre 18 %. Pour les financiers d'aujourd'hui, les œuvres d'art sont devenues des actifs à part entières, comme une action ou une obligation. Et c'est le mot, un nouvel eldorado. Le marché de l'art est un des seuls à remarquablement résister aux chocs qui frappent les Bourses (mettez une majuscule, s'il vous plaît, dans votre papier). Les œuvres d'art sont un placement sûr et peu risqué, porté par l'appétit des musées et des consommateurs que nous sommes tous.

 

           Merci Thierry Ohrmann. Nous voilà éclairés, rassérénés et confiants devant cette union féconde de l'Art et du Marché. Salvator Mundi à 450 millions de dollars, c'est un peu l'antithèse rêvée de Jésus chassant les marchands du temple, l'encouragement à Stéphane Bern proposant l'entrée payante des cathédrales.

                      

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 Puisque vous êtes sur place, Rockfeller Plaza, cher ami, je vous informe que Mardi 21 s'ouvrira chez Christie's une journée consacrée à la vente d'œuvres d'art d'Afrique et d'Océanie.

                                

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     Merci encore, Thierry, pour ces quelques instants que vous avez bien voulu nous consacrer. Nous savons votre temps précieux.

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