Carnet rose et tératologie

Le terme de tératologie, dont l'étymologie nous dit qu'il vient du grec ancien teratologia (« récit fabuleux »), désigne cette partie de la biologie qui traite des malformations congénitales et des monstruosités observées à la naissance.

(Maternité des Bons Enfants - 7, rue Saint-Vincent-de-Paul - Paris 10°     23 Novembre 2020)

          Le terme de tératologie, dont l'étymologie nous dit qu'il vient du grec ancien teratologia (« récit fabuleux »), désigne cette partie de la biologie qui traite des malformations congénitales et des monstruosités observées à la naissance. Il est tout à fait exceptionnel de le voir cité dans un carnet rose, cette rubrique journalistique consacrée aux naissances. Et pourtant !

  Nous sommes aujourd'hui à la Maternité des Bons-Enfants, 7, rue Saint-Vincent de Paul à Paris, d'où nous vous ramenons cet édifiant récit .

                                  

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                                     Maternité des Bons Enfants  7, rue Saint-Vincent-de-Paul

 

           La lecture de la presse des derniers jours vous a très certainement appris que vient d’être déposé devant l'Assemblée nationale un projet de loi relatif à la Sécurité globale. Il touche aux domaines de l'état d'urgence, de l'état de siège, peut-être des pouvoirs spéciaux ou de la loi martiale, mais surtout du droit à filmer, enregistrer et diffuser des images de la police en action, pour tout dire du sacro-saint domaine de la liberté d'expression... Et en ces temps de libéralisme autoritaire, la chose est d'importance.

  Nombre de juristes, d'intellectuels, de journalistes et de professionnels de l'information, de citoyens tout simplement, s'inquiètent déjà quant aux motifs et aux attendus de la Chose. Avec l'argument très fort qu'il est dangereux, en matière de Loi Fondamentale, d'agir dans l'urgence. Surtout pour la Liberté d'expression. 

   Pièce centrale de ce dispositif législatif, son article 24 qui prévoit d'interdire et de punir « d'un an d'emprisonnement et de 45 000 € d'amende » le fait d'enregistrer et de diffuser des images d'un policier ou d'un militaire « dans le but manifeste qu'il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique ».

   

           Pour notre part, bien loin de toutes ces graves supputations et dispositions, Nous vous ramènerons 7, rue Saint-Vincent de Paul, à la Maternité des Bons-Enfants. Permettez-nous de vous en livrer notre Carnet Rose du 23 Novembre.

  La jeune maman avait tant espéré la date du 25 Décembre. Les prévisions de la sage-femme le lui avaient laissé entrevoir jusqu'au bout. Donner naissance à sa petite fille, un 25 Décembre, fête de Noël, jour du Divin Enfant, quel plus beau cadeau ! Mais la prématurité en a voulu autrement, ce phénomène qui dispose en dernier ressort de la date d'une naissance.

          Trop grand espoir et son excès de tension physique et mentale, soucis et agitation des dernières semaines de la grossesse, on ne sait, les premières contractions et douleurs du travail survenaient très vite, trop vite, dès la matinée du 23 Novembre, et Emmanuelle Quinquennat accompagnée de son mari Gérald Darmanin gagnait de toute urgence la Maternité des Bons Enfants de la rue Saint-Vincent-de-Paul.

                                     

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                                                La petite valise était déjà prête depuis plusieurs jours 

 

             Nous sommes en début d'après-midi. Tout s'est passé à merveille. La jeune et courageuse maman, Emmanuelle, vient de refuser l'assistance de la péridurale et l’enfantement sans douleur.

 Je veux souffrir, a-t-elle dit. C'est naturel ! Acquiescée du regard par Gérald, l'époux fier et compatissant. Oui ! Lui aussi a souffert.

    L'émotion et la joie des deux époux sont à leur comble. On vient de déposer la petite fille sur le ventre de la maman. Quoi de plus émouvant que ce geste symbolisant l'acte d'avoir donné naissance !

                          

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    C'est une petite fille ! Les deux parents, aux anges, confient à la sage-femme occupée aux premiers soins du bébé : « Nous lui avons choisi deux prénoms, Sécurita et Globala ». Et le papa, Gérald, d'annoncer : « Je vais de ce pas l'aller déclarer au Service de la Guerre civile, non, de l'Etat civil, où avais-je la tête ? »

    Étonnement, ravissement, applaudissements de toute l'équipe autour de la jeune parturiente. Et après l'émotion bien compréhensible devant le spectacle d'une nouvelle venue au monde, et ce quelqu'en soient les prénoms, même alambiqués et quelque peu inquiétants, le professionnel reprend ses droits et la sage-femme son examen : la petite nouveau-née est bien rose, signe d'un excellent taux d'oxygénation capillaire, pouls bien frappé, rythme respiratoire régulier.

   Elle a déjà crié, témoin du déplissement brutal de son petit arbre respiratoire.

                     

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  Cependant, quelques manifestations ne sont pas sans interroger l'attention experte de la maïeuticienne : ces yeux injectés de sang, ce rictus sardonique découvrant des gencives déjà dotées de canines, ces mains crispées laissant entrevoir des griffes acérées au bout des doigts.

  Vite, Docteur, appelle-t-elle le pédiatre de garde, la petite Sécurita, oui, Globala,  oui celle de Madame Quinquennat, la petite Sécurita m'inquiète beaucoup. Venez vite ! Une révision constitutionnelle, non je voulais dire utérine, serait-elle nécessaire ?

 (Révision utérine : il peut arriver, après la sortie du nouveau-né, que le placenta reste totalement ou en partie « accroché » à l'utérus, et que son évacuation, ce que l'on appelle la délivrance – la délivrance d'Emmanuelle, qui n'en a pas rêvé – cette délivrance ne se produise pas correctement. Le risque principal de cette rétention du placenta est la survenue de graves hémorragies. Le médecin obstétricien ou la sage-femme vont alors, manuellement et sous anesthésie, dans la cavité utérine, « décrocher » le placenta restant. C'est ce que l'on appelle une révision utérine.)

 

          Nous vous en laissons là chers lecteurs, vous sentant un peu secoués par la description du faciès de la petite Sécurita, vous demandant si vous ne revivez pas ce pénible moment de cinéma où Sigourney Weaver découvre l’arrivée d’Alien dans le vaisseau spatial (Alien, le 8° passager de Ridley Scott).

                                                    

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                                             Alien, le 8° Passager (Ridley Scott)

    Reprenez vos esprits. Nous vous en dirons plus après les investigations menées par l'équipe de Pédiatrie néonatale de la Maternité, des Bons Enfants, cela nous n'en sommes plus si sûrs.

 

            Nous sommes toujours le 23 Novembre, tard dans la soirée. L'équipe pédiatrique vient de rendre ses conclusions aux deux parents inquiets. Gérald, comme à l'habitude, n'a pas desserré les dents. Emmanuelle s'essaie à quelques facéties, elle voudrait parler du déconfinement, mais le cœur n'y est pas. L'ambiance est lourde.

    Le médecin-directeur du Département de Néonatologie, est formel : l'enfant est viable. Mais il est porteur d'une grave embryopathie au nom inquiétant, celui de liberticidie. Nous en revenons ainsi à notre intitulé,Tératologie, malformations congénitales et monstruosités observées à la naissance. Affection loin d'être affectueuse, congénitale, non génétique, est-il précisé. Ces conclusions viennent d'être validées par notre confrère de Washington, le Dr Bush, un des meilleurs spécialistes mondiaux de cette affection, la liberticidie.

                                             

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                          Devant la photo de la petite Sécurita, le Dr Bush a été formel : liberticidie

 

  Se tournant vers M. Darmanin : « L'étude de l'ADN parental  confirme bien votre paternité, M. Darmanin. Pardonnez-nous cette précision, mais le bilan génétique parental invalide quelquefois la paternité présumée. Bien entendu nous n'en faisons jamais état. Il y a des secrets dans les familles et ils sont sacrés. Dans le cas qui nous occupe, celui des origines de la petite Sécurita, ce n'est pas le cas. Vous êtes bien le Papa. Nous en sommes certains » Et, souriant à la maman :

  « Mme Quinquennat, Emmanuelle, en auriez-vous douté, vous êtes bien la Maman. » L'étiologie de cette liberticidie est du domaine de l'épigenèse, rajoute savamment le praticien.

(Epigenèse : actions de facteurs extérieurs non génétiques influençant, au cours de la grossesse, le développement de l'embryon.)

    Dans votre cas particulier, il faut probablement mettre en cause un trouble survenu dans le dernier trimestre de votre grossesse : traumatisme affectif ou, cela s'est déjà vu, craintes ou angoisse de ne plus être reconnue dans votre travail, dans vos fonctions. Peut-être également, désir de rallier à vous un électorat plus élargi.  

   Quel est donc votre métier ? Votre emploi serait-il menacé, Mme Quinquennat ? Cela a pu incontestablement jouer.

 

           Nous ne sommes heureusement pas, chers lecteurs, dans les lointaines et décriées campagnes chinoises, où l'infanticide vient souvent résoudre de façon tragique le sort d'une petite fille mal formée. Ni, à l'époque de St-Vincent de Paul dont c'est justement la rue, où l'on pouvait abandonner sous un porche l'enfant que l'on ne voulait plus. Il y serait recueilli et amené dans quelque orphelinat.

   Non, Gérald et Emmanuelle veulent garder l'enfant, pauvre petite Sécurita,  même atteinte de liberticidie.

 

            Heureux épilogue, qui montre que dans l'adversité, des concours et des secours que l'on pensait impossibles peuvent malgré tout se manifester. En dépit de vieilles rancœurs, beaucoup, au nom du principe que Sécurita doit vivre et grandir, beaucoup se sont portés volontaires pour l'aide aux deux parents, voire même candidats à l’adoption.

  Premier voisin, un fort en gueule toujours vociférant au comptoir des bars environnants, contemplant l'enfant et songeant envieux : « J'aurais tant voulu être le père ». Une autre, célibataire sans enfant, blonde platinée à la voix de rogomme éraillée par le tabac, et au vu de l'ingrate frimousse : « Elle pourrait être mienne. Au moins, pourrais-je lui servir de nourrice, l’allaiter, s’il le faut ». Modestes et simples, refusant tout pathos ou déclaration hasardeuse, ils nous ont confié, émus :

« Nous voulons que Sécurita vive ! » Leur nom ne sera pas cité, mais nous pensons que vous avez déjà reconnu ces louables voisins.

                                        

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                                        Toujours prêts pour une adoption    

          Nous fermerons ce carnet rose et ouvrirons une rubrique nécrologique.

                                                    

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