(De notre correspondant à Toulouse Jean Casanova - Rue Arago - Toulouse 25 Mars)
Albain Dahumel est de passage dans notre région, à Toulouse, à l'invitation de la Librairie Ombres Claires, pour y venir présenter et dédicacer son dernier ouvrage « Elaborer un nous populaire » récemment paru aux Éditions L'Empoignade. Chers amis, rendez-vous, soyez nombreux demain soir à la librairie.
Je vous remets en mémoire notre dernier entretien avec Albain Dahumel, il y a un mois, à son domicile, conclu, vous vous en souvenez, par une invitation à dîner impromptue et à la bonne franquette. Soirée passionnante ! Et pourtant, c'est avec d'énormes préventions de ma part que l'après-midi avait alors commencé. Patrice Orwell et moi étions ce jour-là reçu chez Albain, pour tirer au clair sa demande publique à rejoindre le combat du Front de Gauche. Nos préventions étaient énormes au regard du douteux passé du célèbre chroniqueur multicarte (Libération, Le Monde, RTL, Canal+…), dont depuis 30 à 40 ans nous n'avions entendu que billevesées et roucoulades aux tenants de l'ordre établi.
Les éclaircissements qu'il nous avaient alors fourni sur l'incrustation progressive du FN dans la vie politique française et son rôle d'élément-clé, en tant que repoussoir désigné, dans la structuration en cours de la Grande Coalition Néolibérale à la française, ces éclaircissements nous avaient paru suffisamment pertinents, pour que Patrice et moi acceptions, et dans l'ordre :
(1) l'invitation à dîner au pied levé de sa charmante épouse,
(2) d'informer les camarades jusqu'au plus haut niveau, du très sérieux de la demande d'Albain à nous rejoindre.
Pardonnez-moi, chers lecteurs, ce long préambule avant d'entrer dans le vif du sujet. Mais il était nécessaire, beaucoup d'entre vous n'ayant plus en mémoire notre dépêche du 20 Février.
A Tatia, mon épouse : «Albain Dahumel arrive ce soir à Blagnac pour sa conférence, demain à Ombres Claires. Son épouse Élisabeth est du voyage. J'ai son portable. Invitons les à dîner ce soir ! » Si tôt dit, sitôt fait, Tatia ayant consenti à abandonner quelques heures sa somme sur Alexandre le Grand (somme : œuvre importante faisant la synthèse des connaissances dans un domaine). Clic, clic, clic… Et Albain aussitôt d'accepter.
On sonne à l'entrée. 20h30. Albain et son épouse Élisabeth sont sur le pas de la porte, déposés par le taxi déjà en haut de la rue. « Albain, quel plaisir !» Présentations, effusions, manteaux déposés au perroquet, nous sommes déjà au salon !
Petits toasts de foie gras, quatre verres de Pacherenc-du-vic-Bilh arrivé directement du Gers. Nous sommes en Gascogne et l'ambiance est à la fête.
Albain, en avant-première de votre conférence, vous accepterez volontiers de nous parler de ce dernier essai. Comment dites-vous ? Oui, Elaborer un nous populaire. J'ai pu prendre connaissance de sa jaquette, évidemment pas du contenu. Vous y abordez la question du tripartisme en France. On ne parle plus que de cela en cette période électorale.
Jean et Tatia, je sais que vous n'êtes pas tombés de la dernière pluie, Élisabeth je t'ai déjà convaincue, je vais vous citer la parabole chinoise : « Quand on te montre le crapaud, cherche où est l'oiseau », formule confucéenne indiquant que lorsqu'on te désigne quelque chose, c'est pour t'en cacher une autre. Le fameux tripartisme que nous commentent quotidiennement les saints exégètes que vous connaissez bien, Jean-Bernard Sympathie de RTL, Arnaud Letartuffier du Monde, Laurent Malandrin de Libération, le tripartisme du PS - UMP - FN, je vous laisse le choix de l'ordre d'énoncé et ne parle bien sûr que de leur appareil dirigeant, pas de leur électorat, ce tripartisme n'est qu'un crapaud. L'oiseau, le réel tripartisme qui travaille en réalité la vie politique française est tout autre.
Albain, tu ne peux nous laisser dans l'attente de ta conférence de demain. Fais-nous un peu confiance. Dis nous en plus sans attendre.
La partie, en France comme en Europe, se joue à 3. En premier lieu, les ethniques, pour qui tout doit être subordonné à la « souche », à « l'identité ». Les ethniques jouent le clash des civilisations entre une Europe blanche et judéo-chrétienne et l'Islam, intérieur et extérieur. Second lieu, les néolibéraux, conservateurs ou socio-libéraux peu importe. Pour eux, le Marché est le projet, les inégalités sont naturelles, on essaie de les corriger, « l'État ne peut pas tout » ( formule de Lionel Jospin), ce qui veut dire « la Loi est le Capital ». Enfin, tertio, et je m'y suis rangé, il y a «nous », pas l'ethnie, pas l'homo economicus consumériste néolibéralisé, nous le peuple, le peuple aspirant et travaillant à un projet d'émancipation, de démocratie et de maîtrise collective, au plan social et écologique. C'est ce que j'appelle le « nous populaire », un peu celui de l'esprit d'Occupy Wall Street de Septembre 2011, avec son mot d'ordre : « Nous sommes les 99 % ! »
Oui Albain, 99 % dans la réalité objective, mais pas dans la conscience subjective. Comment combler le fossé entre ces deux catégories, réalité objective et conscience subjective ?
C'est un travail de longue haleine. La stratégie c'est Elaborer un nous populaire, l'objet de mon travail. La tactique c'est celle des alliances du 2 contre 1. Mettre le marché en échec, y compris en le prenant en tenaille avec les identitaires-souverainistes ; il y a un précédent, celui de la bataille du référendum du Traité Constitutionnel de 2005. Nous l'avons gagnée momentanément, même si le tandem libéral (Sarkozy – Hollande) a réussi dans un deuxième temps à contourner l'obstacle. La seconde bataille, mettre l'ethnique en échec, et sur ce terrain, contraindre les libéraux à nous rejoindre.
Marché, Ethnie ou Peuple, voilà le vrai tripartisme, voilà les 3 projets qui travaillent la société française, et non pas les misérables falsifications du pseudo-tripartisme PS – UMP – FN. Je ne sais pas si votre journal partage mes analyses, mais, moi, j'ai de l'expérience et de la vista (vista : en politique, capacité à anticiper résultant d'une analyse clairvoyante). Et, lyrique, Albain de conclure : laissons leur le crapaud, ouvrons la cage à l'oiseau !
Maintenant, passons aux choses sérieuses. On m'a parlé à Paris d'une recette gasconne, l'escalope de foie gras frais flambée aux fruits rouges.
Pronto, pronto, a tavola, lance Tatia, telle Stefania Sandrelli dans La Terrasse d'Ettore Scola. Quelle vista Albain, c'est justement ce que nous vous avons préparé.