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Toujours tenter, derrière les symptômes, d'identifier la maladie ; derrière les faux-semblants, la réalité (Louis Pasteur).

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Billet de blog 25 juin 2015

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 (De nos envoyés spéciaux Jean Casanova et Andrée Bourdieu - Siège de la Halte pour Femmes Battues - 14, rue Mendelsohn - Paris 20°  25 Juin 2015)

           Sa tragique situation est maintenant portée au grand jour. Non par elle-même, car battue mais aussi soumise et donc silencieuse. Non chers lecteurs, situation portée à la connaissance de tous, ce qui rajoute l'humiliation au tragique, à la connaissance de tous par la grande presse : depuis de longues années, dans le plus grand silence, à l'insu de ses proches, elle est battue, violentée, espionnée dans ce qu'elle a de plus intime. Qui plus est maintenant, humiliée par la révélation publique qui la met dans l'obligation de se plaindre, ce qu'elle n'avait jamais su faire, et de désigner son bourreau, celui à qui elle tient pourtant entre tous, l'homme à la Marlboro, au stetson et à la selle jetée en travers de l'épaule.

           Voilà, chers lecteurs, l'affligeant spectacle médiatique qui nous est offert depuis quelques jours avec tous les commentaires, des plus sincères qui la plaignent - l'infortunée - aux plus hypocrites - cela n'est pas possible ou, quoi de plus banal ? - et, pire encore, les plus malveillants - elle n'a que ce qu'elle mérite !

   Battue, soumise, espionnée et humiliée par un concubin dominateur, nous ne la nommons pas, vous l'avez déjà reconnu, la France. Son bourreau ? L'homme à la Marlboro.

           La violence dans le couple ! Un thème peut-être vieux comme le monde. Mais une question revient souvent, à laquelle il est difficile de trouver réponse : femmes battues, pourquoi restent-elles ?

   Pourquoi reste-t-elle, elle en particulier ? L'information nous est donnée qu'elle envisage même de suivre son violent concubin, lors d'un prochain voyage, pour une nouvelle galère, le Grand Marché Transatlantique, dont les trois termes, Grand, Marché et Transatlantique inspirent, rien qu'à leur énoncé, la plus extrême méfiance. Loin d'être un embarquement pour Cythère.

            Ce préambule, chers lecteurs, et l'exposé de ce qui est loin d'être un fait divers pour vous expliquer les raisons de notre démarche. Andrée et moi sommes allés aujourd'hui à la rencontre d'Eliane Saunier, rue Mendelsohn, au siège de la Halte pour Femmes Battues. Éliane Saunier est Déléguée Nationale de la Fédération Aidons les à résister, mouvement féministe de solidarité avec les femmes victimes de violences conjugales. Reconnue d'utilité publique, la Fédération travaille à la sensibilisation du public, à l'information des victimes, à la coordination des lieux d'accueil et au développement des moyens de prévention en liaison avec les pouvoirs publics.

   Nous devinons Éliane Saunier soucieuse, à travers cet entretien et la large diffusion qu'il ne manquera pas d'avoir, de faire part de son analyse de fond sur cette question du « Pourquoi restent-elles ? », clé de voûte de toutes les problématiques de ce syndrome des femmes battues, car si elles dénonçaient et quittaient leur bourreau, la question serait réglée depuis belle lurette.

           Éliane Saunier, intervient Andrée, à travers votre longue expérience, pouvez-vous nous dire s'il existe un profil social ou psychologique propre à la personnalité de la femme battue ?

   Tout à fait Mme Bourdieu ! En fait, je pense que dans la construction de ce profil, l'enfance et l'adolescence sont des moments clés. J'avance même l'hypothèse de la forte implication de l'image du père dans la représentation du mâle dominateur.

   Un père générique ou un oncle auquel on a généralement voué un culte, culte longtemps malicieusement baptisé tontonmania, mais dont j'observe maintenant l'effet porté sur toutes ces structures adolescentes, filles ou garçons des années 80. Et de la tontonmania, on peut très vite passer à l'unclemania, celle de l'oncle Sam par exemple.

   Le père ou l'oncle dominateur, figures de la suffisance, du cynisme jouisseur et de l'opportunisme, fétichisés à jamais, sont pour moi des facteurs essentiels de l'apprentissage de la soumission. Une formule forte, véritable psalmodie, revient d'ailleurs souvent dans les entretiens que j'ai avec ces femmes : « Les droits de l'Homme », et je m'y attarde, elles n'ajoutent jamais « et du Citoyen », ce qui donnerait à leur propos une tout autre signification.

           Eliane Saunier, poursuit Andrée, à ce facteur psychanalytique très fort, ne surajouteriez-vous pas d'autres éléments, par exemple d'ordre culturel ?

  J'y viens Mme Bourdieu ! Un élément culturel est très probablement à repérer. Chez ces jeunes femmes, issues la plupart de temps de couches aisées moyennes supérieures, la période des études supérieures, souvent je l'ai remarqué, commerciales est le moment de l'accréditation par la mode, mais aussi par les études, de la suprématie de l'Economique et de l'Anglo-saxonnisme, la conjugaison des deux structurant chez ces personnalités faibles et dominées une tendance à la subordination irréversible à des symboles fétiches : Dollar, OTAN, Free-Trade, Leadership…

   L'âge adulte les trouve ainsi toutes formatées et prêtes à tous les abandons vis-à-vis d'un mâle dominateur arborant ces images fétiches.

           Éliane Saunier, intervins-je, certains ont avancé l'hypothèse d'une relation de ce syndrome femmes battues et soumises avec le sadomasochisme, cette pratique sexuelle utilisant douleur, domination et humiliation dans la recherche du plaisir. Vous référez-vous à cette catégorie ?

   On peut comprendre cette approche. Mais je préfère l'éviter, la contourner, en raison de ses trop lourdes connotations. Elle a de plus l'inconvénient, en mettant en avant le caractère prétendument consentant des deux protagonistes, qui plus est dans le contexte néolibéral qui est le nôtre, celui de la souveraineté partout proclamée de l'individu, de ses désirs et de leur satisfaction, l'inconvénient de légitimer cette relation de domination. Sur cet aspect, restons-en donc là.

           Merci Éliane Saunier, pour vos analyses. Nous appelons nos lecteurs à y réagir. Elles nous permettent de mieux cerner cette difficile question : « Pourquoi restent elles ? » À votre avis, et pour conclure, comment prendre en charge ces « malheureuses », la formule est-elle la bonne, et surtout comment les extraire de ses impasses destructrices ?

   À ces créatures dans l'illusion de la toute-puissance du Dollar, de l'OTAN, du TAFTA ( TransAtlantic Free-Trade Agreement), il faut, c'est le plus difficile, réapprendre à dire Je, à affirmer la souveraineté que le suffrage leur a confié, à briser la relation d'emprise dans laquelle elles se sont enfermées.

 (Une petite note d'espoir malgré tout ! Un tabou pourrait être brisé. Le glyphosate, malgré la protection de son avantageuse dénomination commerciale, le RoundUp, pourrait être interdit de vente dans les jardineries, a menacé Ségolène Royal. Cela peut apparaître mineur, mais c'est le premier signe depuis longtemps de ce réapprentissage du Je face à la toute-puissance de la samunclemania. Une hirondelle peut faire le printemps)

  A leur dominateur, toujours dans dans le déni - il n'est pas toujours un psychopathe mais a trop longtemps vécu dans l'impunité et la non-remise en cause par autrui - il faut leur apprendre à opposer que l'autre existe et pas pour être exploité.

   C'est un difficile programme de travail pour tous nos intervenants travailleurs sociaux. En somme, le réapprentissage de la souveraineté.

           Au revoir, Éliane Saunier. Nous ne manquerons pas de vous informer des réactions de nos lecteurs à cette question aussi sensible.

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