(De notre envoyé spécial dans le temps J. Casanova - Siège de la CGT - 263, rue de Paris -93100 Montreuil 24 Janvier 2016)
A propos de la rotation civique dont vous découvrirez dans quelques lignes, qu'en dépit de son aspect quelque peu spectaculaire, cette mesure ne serait pourtant pas la fin du monde. Peut-être le terme vous aura-t-il fait évoquer la célèbre Ronde de nuit, cette magnifique pièce murale du Rijksmuseum d'Amsterdam. Il s'agit évidemment de tout autre chose, patience nous allons y venir.
C'est au simple mot prononcé de rotation civique que l'on doit l'énorme clash survenu au 55, avenue Bosquet, au siège du MEDEF, dans la soirée du 23 Janvier 2016, en pleine séance de "dialogue social" (formule convenue et obligée de nos réformateurs), dialogue social sur la "pénibilité du travail". Concept toujours un peu fumeux, inscrit dans la loi de Réforme des Retraites parue au Journal Officiel du 20-1-2014 et dont il était confié la charge aux "partenaires sociaux" (autre formule chérie de nos hommes de bonne volonté) d'en éclaircir le sens, de la quantifier et d'en élaborer les critères. Le tout, dans le louable but, d'en faire bénéficier chacun, individuellement et au cas par cas, que cela soit bien clair, chacun, au soir d'une longue vie de travail, dans le calcul de son âge de départ à la retraite, retraite bien méritée avait précisé notre Président avec son onctueuse componction naturelle, au soir de ses vœux à la Nation, le 31 Décembre.
Au passage, vous vous en souvenez, la durée de cotisation pour obtenir le taux plein de départ était portée, progressivement bien sûr, de 40 à 43 annuités. C'était juré, pour l'instant, nous ne touchons pas à l'âge légal de départ de 62 ans. Évidemment, partir à cet âge-là, sans avoir toutes vos annuités, cela ne fera pas lourd dans vos poches. Mais c'était une parenthèse.
Deux ans déjà, chers lecteurs, et les partenaires sociaux (le redire, c'est rire encore un peu) n'ont pas pu avancer, ni même entamer la discussion, le concept de pénibilité faisant toujours débat et, vous allez le voir, pas des moindres.
Nous tenons les détails des péripéties de cette ultime et dramatique séance d'un des négociateurs présents autour de la table de la grande salle André Bergeron, où se tenait l'ultime round de cette grande messe sociale. Salle André Bergeron, vous l'avez deviné, en hommage à l'infatigable apôtre de la collaboration de classes dont nous gardons tous en mémoire la forte métaphore meunière qu'il prononçait à chaque prosternation devant la statue du Capital: "Il faut du grain à moudre", indiquant par là que pour tenir le peuple calme, il fallait savoir lui concéder quelques bricoles.
Fermons la parenthèse. Notre informateur en venait maintenant à l'essentiel.
Comme il est d'usage en début de séance, la 36e depuis deux ans, un premier tour de table réunissant les différentes délégations patronales (MEDEF et CGPME) et de salariés (CGT, CFDT, FO, CGC et CFTC) donnait lieu à la lecture d'un mémorandum pour chacune d'entre elles. Et après les habituelles œillades et facéties de la CFDT, le tour venait de la prise de parole de la représentante de la CGT, Albertine de Grandmaison.
Beaucoup d'évolutions était intervenues dans cette grande centrale syndicale depuis son congrès de l'Automne 2015 destiné à trouver une issue à sa crise programmatique et crise de direction survenue, vous vous en souvenez, après les révélations concernant les graves manquements à la morale prolétarienne de son équipe dirigeante (équipements de bureau fastueux, indemnités, etc…). Les secousses du Congrès avaient fait surgir une ligne nouvelle, remettant profondément en cause celle "réformatrice" (c'était la formule dénonciatrice utilisée par la nouvelle majorité), ligne réformatrice de l'ancienne direction. Vous en jugerez vous-mêmes à la lecture de la déclaration d'Albertine de Grandmaison, sa nouvelle représentante:
" Le travail est-il pénible? C'est certes à la mode de le dire, car la classe capitaliste est en train de mettre le Travail dans un sale état, et a tout intérêt à ce que nous considérions que, par nature le travail est pénible. Intérêt à ce que nous naturalisions ce qu'elle fait du travail et que sa violence sociale soit posée comme une fatalité incontournable. Attachons-nous au mot "pénible". Les enquêtes sur l'activité de travail ne confirment pas que l'activité est par elle-même considérée comme pénible, ou d'abord pénible: elle est d'abord intéressante. Ce qui est pénible, ce sont les conséquences de la pratique capitaliste: l'absence de toute capacité de décision sur ce qui est produit, une division sociale des tâches insupportable, un rapport aliéné au temps qui dénature le travail concret et empêche la vie sociale, le poids d'un management par la crainte destructeur des collectifs de travail, le constat de la nocivité ou de l'inutilité de ce que l'on produit, enfin l'impuissance à faire reconnaître sa qualification dans le salaire. Arrêtons d'identifier travail et pénibilité. Car c'est de sa subsomption par le Capital que naît la pénibilité.
Et pour ce qui est des cas d'incontestable pénibilité physique ou mentale de tâches indispensables, elles devront faire l'objet d'une rotation civique".
Rotation civique, le mot était lâché, et désignant du doigt, en face d'elle, les représentants du monde patronal "Pour vous M. Gattaz, assignation d'un an au marteau-piqueur et au bitumage dans les travaux publics, pour votre prédécesseur, Mme Parisot, un an aux travaux de technicienne de surface aux Tours de la Défense. Et ne voulant pas nous enfermer dans les querelles du genre et des tâches préférentiellement affectées à l'un ou à l'autre, nous disons tout de suite notre accord à la permutation entre vous de ces deux assignations".
Les délégations patronales étaient déjà debout, claquant rageusement les attaches dorées de leur bagagerie Vuitton. "C'est un scandale", "C'est plus que nous ne pouvons supporter", "Inadmissible", "Provocation"… La déléguée CFDT, les larmes aux yeux, "Messieurs, Mesdames, le dialogue social, soyons responsables!"
Mais c'était trop tard. La proposition rotatoire dont on connaît pourtant dans toutes les familles les vertus (un jour tu feras la cuisine et moi la vaisselle, et demain…) avait été la formule de trop, peut-être révélatrice que la Société n'est pas une famille.
En tous les cas, une difficulté de plus pour nos élites appelant sans cesse, il faut leur rendre ce mérite, au dialogue, à la concorde, à l'union nationale, au vivre ensemble, au partage solidaire, à l'amour du prochain, au soin de l'autre et que sais-je encore… N'y aurait-il pas là, sans aller jusqu'à la volonté de tromperie, quelque petit défaut d'analyse?
Note de la rédaction: Pour ceux de nos lecteurs qui souhaiteraient aller plus loin dans la compréhension de la thématique d'un Travail sans employeur et sans actionnaire, nous recommandons la lecture de Emanciper le travail de Bernard Friot, animateur de l'IES (Institut Européen du Salariat). Les travaux de l'IES semblent avoir grandement irrigué les débats du monde syndical et du Congrès 2015 de la CGT. En témoigne le dramatique incident de séance que nous venons de rapporter.