Le rideau tombait sur la scène. Et, tout à l'heure, il faudrait repartir vers l'hôtel.
Le rideau tombait sur la scène. Et, tout à l'heure, il faudrait repartir vers l'hôtel.
(de notre correspondant Jean Casanova à Ancône (Les Marches) Italie, rentré précipitamment à Paris).
Le rideau tombait sur la scène. S'achevait l'ultime représentation de la tournée dans le pays, entamée il y a trois semaines, pour donner, dans toutes les salles de province représentation de "La résistible ascension de Marino et Marina". Un véritable four!
Dans la petite salle à la centaine de fauteuils, seuls 50 étaient occupés. Public clairsemé, avec un petit groupe de 7 personnes, timidement rassemblées au premier rang, applaudissant seules aux réparties que 42 bruyants récalcitrants couvraient à tout moment de huées et de sifflets.
Et que nous montrait ce soir nos teneurs de planches, sous l'affiche au titre si peu suggestif "La résistible ascension de Marino et Marina"?
L'affrontement de deux infatigables bretteurs, Francesco et Manolito, s'escrimant de taille et de pointe, tous deux, bien seuls dans cette rude bataille face à Marino et Marina, lesquels avaient accepté pour cette ultime représentation, de jouer leur propre rôle, Marino aux permanents borborygmes et au bras toujours lancé en avant, Marina se bornant à de répétitifs mouvements de tête destinés à agiter sa blonde chevelure, blondeur s'astreignant à signifier ses prétendues ascendances celtiques.
Un véritable four! Pitoyable résultat au regard des efforts déployés par les metteurs en scènes communicants, les costumiers n'ayant pas ménagé la belle étoffe, le talent à peine surjoué du jeune acteur portant le rôle de Manolito, et le "plus que vrai "de Marino et Marina qui songeaient là, plus qu'au minable cachet de la soirée, aux émoluments électoraux à venir.
Déjà, dans les loges, on jetait les costumes, démaquillait les visages fatigués, pensifs et incertains quant au résultat de la tournée. Mais le fait était là. A l'héroïque prestation à laquelle n'avait pas manqué de convoquer le public depuis trois semaines, tout ce que comptait le pays en terme de hérauts, tambours publics, crieurs de rue et de lucarne, à cette convocation n'avaient répondu que de maigres publics plus venus là d'ailleurs pour huer qu'applaudir.
L'heure était venue de regagner l'hôtel et, dans la nuit, déjà avancée, à travers les vitres fumées des monospaces carrossés de kevlar, c'était tout le spectacle de la ville nocturne, la "vraie vie" que voyaient défiler sous leurs yeux nos pourtant talentueux comédiens: grandes surfaces commerciales toujours éclairées, où l'on devinait assises, de jeunes caissières, mamans ayant abandonné à leur lointain domicile HLM de banlieue, un bébé à la garde d'un papa en recherche d'emploi, convoquées qu'elles étaient, même pour des heures si tardives, et sous peine d'une radiation, par un Pôle-Emploi toujours soucieux de dégonfler ses statistiques; gyrophares policiers en ronde nocturne devant des barres d'immeubles aux façades sinistres, aux cages d'escalier défoncées, aux avant-cours encombrées de containers non encore relevés par la voirie; gyrophares bleutés, moins lumineux et moins saccadés ceux-là, à l'entrée d'un square, ceux du Samu Social distribuant pour la nuit déjà froide, couvertures et boissons chaudes à quelques silhouettes entourées de chiens remuants mais pacifiques. Enfin, tout le spectacle de la précarité et de la misère sociales, desquelles bien qu'avertis et plus encore, alertés, nos comédiens n'avaient pas voulu tenir compte, ne comprenant pas que la conscience du peuple se détermine à partir de sa vraie vie, et non à partir d'effets de planches ou d'estrade.
L'enseigne du Crown Plazza apparut au bout du boulevard. Là où devait se terminer la longue journée, dans de grands lits aux draps rafraîchissant, aux tables de chevet sur lesquelles, à côté du pilulier où étaient disposés anxiolytiques et euphorisants, à consommer dans des proportions et des séquences qu'ils confondaient souvent, confusion parfois responsable de cet étrange air déconnecté dont même leurs amis s'étaient fait la remarque inquiète, à côté du pilulier donc, se tenait le livre dont la lecture de quelques pages avant de s'endormir leur était devenu indispensable "Demain, qui gouvernera le monde?" (J.Attali), véritable guide pour parvenir à l'Eldorado libéral.