Tous les festivals ne se déroulent pas à Cannes.
28 Mai 2014
(De notre correspondant J.Casanova, envoyé spécial au Festival de Dresde)
Moins chanceux que leurs confrères accrédités à Cannes, certains d'entre nous s'envolaient vers la Saxe, par Lufthansa justement, direction Dresde, pour l'ouverture du festival biennal Berthold Brecht.
Et bien sûr, ce soir, comme aimantée par une mystérieuse attraction, la foule des critiques, en majorité composée de compatriotes hexagonaux, se pressait à l'entrée du SemperOper où la célèbre troupe Sachsische Staatoper Dresden donnait l'unique représentation de "La résistible ascension d'Arturo Ui".
Et pourquoi ce soir cet engouement, alors qu'à la même heure, hier, "Le cercle de craie caucasien" n'avait pas fait recette? Probablement, et c'était leur métier de critiques, à la recherche de clés leur permettant, à contrario de la résistible d'Arturo, de s'expliquer l'irrésistible de Marina.
L'affaire n'était pas mince et, à la sortie de la magnifique salle, reconstruite après sa destruction quasi-totale lors des bombardements de février 45, les commentaires allaient bon train, autour des longues tables en bois des gasthaus, auberges à la saxonne, où nous prenions place, regrettant là encore l'accréditation azuréenne, ses fruits de mer, ses aromatisées salades à l'huile d'olive et ses vins de Provence auxquels s'étaient tristement substitués salades de choux rouges, harengs de la Baltique et, il faut le reconnaître, l'excellente bière locale, la fameuse Radeberger.
Résistible-Irrésistible, là était la question.
Et, le pertinent esprit critique de tous nos professionnels confrères ne tardait pas à démêler les ambiguïtés de l'apparente contradiction Résistible-Irrésistible.
Car, si l'irrésistible pouvait signifier ce qu'entendaient habituellement les bien connues pimbêches de Claire Bretécher, ce à quoi l'on n'avait pu résister, parce que nous l'avions tellement désiré, par exemple, les colifichets dont elles faisaient l'acquisition à l'étal des échoppes bijoutières ("Je n'ai pas pu y résister!"), ce terme désignait aussi ce que l'on ne pouvait plus désormais empêcher.
Et dans ce cheminement des idées du débat apparaissait en plein jour l'inconséquence de nos confrères, je ne veux pas les désigner, vous les avez peut-être déjà reconnus, ceux qui, du Nouvel Obs de Laurent Joffrin au Libé du regretté Nicolas Demorand, en passant par le très sérieux Monde et son Gérard Courtois, ne cessaient, depuis maintenant de très longs mois, de nous amuser/instruire, ils ne pouvaient y résister, des aventures/mésaventures de la fascinante Marine, dans ses terres de Hénin-Beaumont, dans la classe ouvrière, si chère à son cœur, dans ses appartements de Saint-Cloud et ses villégiatures de Provence-Côte d'Azur, toutes relations tapageuses et quasi-quotidiennes narrées dans le souci mesquin d'occulter des contestations plus fondamentales qui avaient le défaut, selon eux, de provenir d'une autre gauche que la leur, la leur, celle des riads à Marrakech, plus connue sous le terme polémique de "gauche caviar".
Et ce faisant, ils pensaient faire coup double, voire triple : semer la discorde dans la droite, dont ils attendaient ainsi la fracturation (pas celle des gaz de schiste) et se donner le joli rôle d'opposants de luxe à la fascisation rampante.
Ils n'avaient pas pu y résister. Et découvraient maintenant, dans la deuxième acception du terme, que peut-être ils ne pourraient y résister, l'ambivalence de la chose leur explosant à la figure, petits apprentis sorciers qu'ils étaient.
Tout le chemin vers la lucidité nécessaire n'était pas encore fait pour eux car, dans leurs commentaires perçait encore leur incompréhension de la formule finale de l'épilogue brechtien : "Vous, apprenez à voir, plutôt que de rester les yeux ronds! Le ventre est encore fécond..."